Seulement, c'est un problème que nous ne pouvons pas soulever si nous ne disposons que des textes imprimés. Il en va de même pour un des problèmes fondamentaux à poser à propos du texte de Musashi, le « Gorin no sho ». J'ai pu constater, lors de ce voyage, que le texte de Musashi n'est pas écrit comme nous le lisons dans les livres modernes car dans le texte original il n'y a ni un point, ni une virgule. Selon les endroits où l'on place les points et les virgules, la signification du texte change, parfois radicalement. Or, toutes les traductions publiées jusqu'ici s'appuient sur un même livre de référence. C'est pourquoi nous trouvons des erreurs d'interprétation qui se répètent dans les différents ouvrages sur le « Gorin no sho » car le livre de référence contient une erreur. Maître Imaï, le dixième successeur de l'école de Musashi, m'a indiqué cela en me montrant le texte écrit à la main. Nous avons fait ensemble une comparaison des textes et avons constaté ce fait indéniable.
Je suis entré peut-être trop dans le détail mais j'aimerais souligner la difficulté de la traduction des textes anciens du sabre japonais car, si on manque de vigilance, il y a de grandes chances de les comprendre de travers et de faire des faux sens, voire des contresens. J'ai dû me rendre compte des difficultés et du danger que cela comporte pour la traduction de ces textes. Comprendre le sens du texte en japonais est déjà si difficile pour maître Yagyu qui est à la fois professeur de japonais et l'adepte qui a reçu la charge de cette école. Je suis heureux que de plus en plus de livres japonais soient traduits en français mais, en même temps, je ne peux pas ne pas constater que certains sont traduits trop facilement et que les idées en sont déformées. J'avoue que c'est en même temps une mise en garde pour ma propre attitude de travail dans l'avenir.
Quelles sont les possibilités de pratiquer ?
J'ai posé à maître Yagyu une question pratique :
« Est-ce que vous pourriez accepter un étranger qui souhaite pratiquer votre art et dans quelles conditions ? »
Maître Yagyu répondit : « Si la personne est vraiment sérieuse, en principe je l'accepterai. Mais, comme je vous ai dit que je n'ai pas de dojo, si je reçois une personne étrangère, je dois la confier à un élève. Sans doute à un élève qui a son dojo à Tokyo. Il lui sera ainsi plus facile de trouver un logement. D'autre part, je ne parle pas les langues étrangères, il faudrait donc que cette personne parle le japonais. Mais pour l'instant je n'ai pas besoin d'y penser. »
J'ai posé une autre question car, dans le cadre de U.E.R.P.S. de Paris V où j'enseigne, nous avons fait le projet d'organiser dans l'avenir les séminaires sur le budo avec un de mes collègues et le directeur de cet établissement qui sont des adeptes français de kendo.
K.T. : « Est-ce que vous pourriez éventuellement accepter de participer à ce séminaire ? »
N.Y. : « Cela me semble très intéressant. Comment le concevez-vous ? »
K.T. : « Ce projet n'est pas encore tout à fait concrétisé. Mais nous pensons inviter des chercheurs et pratiquants français du budo, et des spécialistes de disciplines voisines. Personnellement, je pense qu'il serait intéressant qu'une personne comme vous fasse une démonstration et, en même temps, une conférence. Car un séminaire sur le budo ne doit pas être une affaire intellectuelle abstraite. Je pourrais préparer à cette occasion des traductions de certains textes japonais que vous et quelques autres pourriez approfondir, ce sera enrichissant et efficace. Mais ceci est pour l'instant un rêve, je vous ai posé cette question au cas où cela se réaliserait. On ne sait jamais. »
Il m'a répondu d'un air discret mais passionné :
N.Y. : « C'est un projet passionnant car ce type de séminaire est, pour l'instant, impensable au Japon. Au Japon, il y a les traditions et leurs richesses mais il faut dire que les Japonais ne sont pas en avance lorsqu'il s'agit d'étudier leur propre tradition d'une façon scientifique. Si c'est pour présenter correctement mon école, je considère que c'est ma mission et mon travail pour la vie qui me reste. Je ne suis plus jeune mais je ferai tout ce que je serai capable de faire. Je suis très heureux qu'un adepte comme vous étudie et présente la tradition de la culture de samouraï mais je pense que votre travail n'est pas facile et qu'il est impossible sans passion. ».
Je souhaite personnellement réaliser régulièrement un séminaire sur le budo. Il ne s'agit ni d'un stage, ni d'une démonstration, ni d'une simple conférence, mais d'une activité qui comporte tous ces éléments en plus d'une publication de documents. L'objectif est d'introduire plus de connaissance en pratique et en savoir auprès de ceux qui s'adonnent au budo. Pour réaliser cela il faut une organisation suffisamment intelligente, sérieuse, et passionnée. Ce sera peut-être mon rêve personnel. En tout cas, si on arrive à le réaliser, maître Yagyu sera parmi nous. En attendant, j'ai commencé l'étude des textes familiaux de Yagyu, et la traduction du « Heiho kaden sho » avec les apports et conseils de maître Yagyu. J'espère avoir l'occasion de présenter prochainement dans Bushido ces ouvrages qui font partie des trésors des arts martiaux japonais.
Document d'archive écrit en novembre 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui