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Les maîtres du sabre japonais.
Tsukahara Bokuden (1449-1571) Fin.
Au sens large du terme le « gyo » est un acte d'introspection à partir d'une pratique corporelle en liaison avec la conscience de la vie et la mort et vise à s'interroger sur l'existence de soi. Cette notion imprègne profondément le mode d'entraînement traditionnel du budo, entre autres en sabre. Pour comprendre la notion de « do » en budo, il est indispensable de capter ce que veux dire le « gyo » car nous pouvons comprendre que le « gyo » est une actualisation du « do ».
Bokuden s'approche de la fin de sen nichi gyo.
Le gyo de mille jours a pour but, bien que celui-ci ne soit ressenti qu'inconsciemment, de bouleverser tout le système perceptif d'un homme afin d'en recréer un autre, en frôlant la limite de la force d'existence.
Le neuvième jeûne est de nouveau de sept jours mais la dernier jeûne aura lieu soixante jours après au lieu de cents jours après et, de plus, le dernier sera d'une durée de neuf jours durant lesquels il ne pourra ni manger, ni boire et il ne lui sera pas permis de se coucher.
C'est donc le neuf cent soixante neuvième jour de gyo de Bokuden ; il sort de sa cellule à deux heures du matin en habit blanc, une longue canne à la main. Ce matin là, les prêtres de Kashima sont assemblés à l'extérieur de la cellule auprès d'un puits, chacun en habit blanc porte une torche du pin. C'est la coutume pour recevoir la personne qui a accompli le dernier jeûne de neuf jours.
Lorsque le grand prêtre ouvre la porte de cellule, Bokuden ne sent ni bruit, ni lumière. Il ne sent même pas son corps. Il ne sait s'il a faim, s'il a soif ou s'il a sommeil. Pendant ces neuf jours, il ne sait s'il a dormi ou non, ce qui est sûr, c'est qu'il ne s'est couché aucun moment. Il était assis tout le temps, il ne sent même pas de douleur. Au moment de faire un effort pour se relever, il se demande un moment: « Où est mon corps, où est mon esprit ? ». Il n'a pas compris tout de suite ce que cela signifie quand le grand prêtre lui a dit : « Suis-moi. » en plaçant à côté de lui une longue canne. Bokuden la saisit au bout d'un moment, puis tente de se relever, mais impossible. Il met longtemps, très longtemps à bouger. Il saisit la canne, mais la force ne revient pas immédiatement. Très lentement, il tente de se relever par un effort qui n'est pas ressenti comme effort, puisqu'il ne ressent pas ce que signifie un effort. C'est comme planter un clou dans un sabre. Ainsi, au bout de long moment, il réussit à se relever en s'appuyant sur la canne et sort en titubant. Il voit les lumières autour du puit, comme un éclair dilué par un brouillard avec sa perception vague. Il ne se rappelle pas combien de temps il a mis pour l'atteindre. Lorsqu'il arrive au puits, le grand prêtre lui offre de l'eau avec une puisette en bois. Bokuden mouille ses lèvres. Une si petite quantité d'eau descend dans sa gorge, mais au lieu de couler, l'eau s'accroche partout dans la gorge comme un morceau dur et aigu.
Après la cérémonie de la fin de jeûne, Bokuden est conduit de nouveau à sa cellule et, pour la première fois depuis dix jours, il se couche. Son gyo n'est nullement fini mais, durant dix jours, son repas sera préparé selon la recette coutumière par un prêtre. La nourriture et le sommeil sont contrôlés par une sorte de règle du jeûne qui s'avère efficace pour qu'une personne parachève son entreprise. L'ensemble de ces règles constitue aussi un kata.
L'accomplissement du « sen nichi gyo ».
En suivant ces kata de jeûne, Bokuden continue son gyo immédiatement après le jeûne de neuf jours. Il passe son temps en méditation en attendant que son corps retrouve la force physique et il prend son bokken à partir du septième jour. Ce soir là, il croit avoir vu le Dieu de Kashima lorsqu'il a terminé une série de kata. Le Dieu disparaît aussitôt. Bokuden se dit : « Il reviendra. ». Tous les soirs, vers le minuit, il voit cette ombre du Dieu en s'exerçant au kata. Il ressent que le Dieu le regarde, cette sensation d'être vu par une existence surnaturelle ne serait-elle qu'un reflet de l'état de son esprit et de son corps qui sont allés bien au-delà de l'ordinaire, de ce que l'on qualifierait de normal.
Document d'archive écrit en octobre 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
