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La façon de marcher
Pour atteindre cette culture du corps, je commencerai par l'exemple en apparence le plus banal, celui de la marche. Lorsque nous étudions les textes et les documents graphiques traitant des techniques du corps à l'époque Edo, il apparaît que les Japonais d'alors avaient une façon de marcher et plus largement une gestuelle différenciées selon les groupes sociaux. Celles-ci faisaient sens. Nous connaissons les mots : hyakusho-aruki, chonin-aruki, shokunin-aruki, bushi-aruki, mais le contenu de ces mots est presque oublié aujourd'hui. L'évolution des attitudes corporelles au cours de l'histoire a été négligée dans la plupart des oeuvres cinématographiques contemporaines japonaises, et encore plus dans les téléfilms, ce qui contribue à donner force à des images fictives et nous avons l'illusion que les paysans, les commerçants marchaient comme nos contemporains et que les guerriers marchaient comme ceux qui pratiquent les arts martiaux aujourd'hui. Cependant les films de la première moitié du siècle constituent un répertoire d'attitudes corporelles qui permet d'éclairer la dynamique de mouvements dont nous trouvons des images figées dans l'iconographie. Par ailleurs, les mouvements transmis dans les kata des arts traditionnels conservent la dynamique gestuelle du passé et permettent de la reconstituer, si toutefois on prend la précaution de faire la part d'une évolution, limitée certes, mais dont ceux qui transmettent l'art n'ont pas conscience.
Pour prendre un exemple, en règle générale, les Japonais d'avant l'époque Meiji marchaient sans balancer les bras et, encore après guerre, l'on pouvait retrouver cette démarche chez les paysans et dans certaines familles de commerçants de tradition ancienne. Les guerriers japonais marchaient sans déplier complètement les genoux, en baissant le centre de gravité et en plaçant leur mains au niveau de la poignée du sabre. Pour eux, l'apprentissage des gestes techniques se situait dans la continuité de cette façon de marcher que l'analyse des kata m'a permis de reconstituer avec une certaine précision. Aujourd'hui, la plupart des pratiquants des arts martiaux marchent comme les sportifs : ils marchent en dépliant bien les jambes, le torse droit, en balançant les bras en diagonale, bref, ils marchent à la façon la plus habituelle ici. Mais, dans la pratique de leur art, ils utilisent une démarche apprise, fondée sur les modèles anciens.
Mon hypothèse est qu'une rupture insidieuse s'est produite et que, tout en croyant respecter la forme ancienne, ils se déplacent dans l'exercice de leur art en suivant un principe différent.
Voici les raisons qui m'ont conduit à cette analyse. D'après une enquête sommaire, plus de 20% des maîtres de kendo contemporains ont eu une rupture du tendon d'Achille. Puisque la pratique du sabre était plus intense à l'époque des guerriers, nous pouvons penser que ce type d'accident était plus fréquent et qu'il reste trace de la préoccupation de l'éviter et aussi, puisque la chirurgie n'était pas avancée, de ses séquelles. Or je n'ai trouvé aucun document qui relate ces accidents ou les précautions à prendre pour les éviter. Par ailleurs, les dojos de kenjutsu (sabre classique) étaient beaucoup plus petits que ceux d'aujourd'hui et, d'après le recoupement de différentes descriptions, l'espace était densément occupé, ceux qui s'entraînaient étaient très rapprochés et les déplacements étaient nombreux et rapides mais leur amplitude était moindre qu'aujourd'hui.
Ces deux constatations montrent que la qualité des mouvements était différente. J'ai d'abord fait l'hypothèse que la différence tenait à une utilisation du shinaï différente car les guerriers d'Edo utilisaient le shinaï comme substitut du sabre qu'ils maniaient. Aujourd'hui l'usage du maniement du sabre est absent et, au lieu de chercher à pourfendre leur adversaire, les kendokas utilisent le shinaï pour le toucher rapidement. Utilisant une arme moins lourde, ils ont augmenté la portée du geste. Cette explication rend compte de l'allongement des déplacements mais pas de la fréquence des accidents.
C'est en pratiquant moi-même le kenjutsu et le kendo que j'ai été amené à formuler l'hypothèse que ces différences de qualité des mouvements tenaient au principe même des déplacements.