« On relate que Musashi était capable d'éviter avec précision la lame du sabre de l'adversaire en s'écartant de celle-ci d'une distance d'environ 1,5 cm. On désigne par « mikiri » cette qualité de la perception de Musashi (...) Dans le Nitenki, nous trouvons le passage suivant à propos de son duel avec Sasaki Kojirô :
Le sabre de Kojirô tranche le noeud du bandeau de Musashi et le bandeau tombe à terre. Musashi lance aussi son attaque en même temps et sa frappe atteint la tête de son adversaire qui tombe sur le coup.
La traduction littérale est « mi » : regarder ou voir et « kiri » : couper, d'où : voir avec une minutie tranchante ou aller jusqu'au bout d'un regard, plus précisément discerner l'état des situations ou des choses avec une rigueur tranchante. Cette rigueur tranchante ne se fonde pas seulement sur une perception statique de la distance car, en art martial, la distance inclut le mouvement, c'est pourquoi elle fusionne avec les cadences. Le « mikiri » repose sur la justesse du « hyôshi », surtout du « somuku-hyôshi » qui fait échouer l'attaque de l'adversaire et mène à une victoire certaine. C'est là une première dimension du « mikiri ».
(..) le « mikiri » peut être compris à une échelle plus large. Au cours des nombreux combats qu'il a livrés, Musashi ne s'est jamais trompé dans l'estimation de la force de son adversaire, ce qui lui a permis d'éviter la défaite. Il n'a jamais perdu de combat et a sans doute atteint le plus haut niveau de son époque. Nous pouvons aussi supposer que, s'il a jugé certains adversaires susceptibles de lui être supérieurs, il a évité de combattre tant qu'il n'avait pas réussi à retourner la situation en sa faveur. Un discernement d'une rigueur tranchante doit être pour Musashi à la base de la stratégie individuelle ou collective. En situation de combat à deux, c'est le « mikiri » de trois centimètres qui détermine le « ma » et décide de l'issue du combat. Le « mikiri », entendu au sens large, condense en un mot un des enseignements de Sun-Tseu : « Si tu te connais toi-même, et connais ton adversaire, sur cent combats tu n'en perdras pas un. ».
(Kenji Tokitsu : Miyamoto Musashi, maître de sabre japonais du XVIIe siècle, Thèse de doctorat de l'université de Paris 7, page 80)
Document d'archive écrit en février 1996
par Maurice Fhima (élève de Me Tokitsu) - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°7