Corrélations
Dans les méthodes des arts martiaux, l'application du principe d'immersion ne se limite pas au déplacement. Selon ma recherche, elle est sous-jacente à différentes méthodes traditionnelles dont le déploiement technique est conçu comme une issue spontanée de l'énergie, le ki.
Je retrouve l'application de ce principe dans trois sortes d'indications fréquentes dans les enseignements classiques :
- La réalisation du principe d'immersion dans la technique du combat nécessite d'abord une décontraction corporelle. La sensation de décontraction est parfois indiquée par l'image de « rendre le corps comme liquide ». Elle est utilisée pour la préparation à la fois gestuelle et introspective au développement technique. Ce principe est très important surtout dans les exercices du taichi de Chen et du dà chèng chuan. Nous pouvons aussi renforcer cette sensation par l'exercice de la méthode Hida ;
- Pour appliquer le principe d'immersion dans le geste, il est indispensable de bien situer le centre du gravité, ce qui fait ressortir la sensation du centre du corps, exprimée par le terme « tanden » et aussi la ligne centrale du corps qui traverse le tanden. L'exercice de la méthode Hida touche directement ces points et l'exercice du musoku (déplacement sans propulsion) de l'école Kaïshi-ryu en est l'application ;
- Lorsqu'on réalise un mouvement rapide qui donne de la puissance à la technique par le principe d'immersion, une respiration particulière se produit. On enseigne parfois à respirer de sorte que le bas du ventre se remplisse.
Il existe une forte corrélation entre la forme de respiration concentrée de la méthode Hida et l'exercice de respiration avec le son appelé « shi sheng », qui est associé à la concentration de force (fa li) en dà chèng chuan.
Ces trois types d'indications se rencontrent communément dans l'enseignement de base des différentes méthodes japonaises de renforcement énergétique et chinoises de qi gong. L'étude du principe d'immersion est donc susceptible de faciliter l'apprentissage de certaines méthodes d'énergie ou de respiration. D'une certaine façon, nous pouvons dire que le principe d'immersion est une expression martiale de ces méthodes énergétiques.
Pourquoi alors le principe d'immersion n'est-il pas explicité ?
Il constitue une technique « invisible ». Comme l'illusionniste le plus habile, l'application de ce principe crée plusieurs points aveugles au cours d'une exécution technique. J'ai constaté souvent qu'en regardant continuement une exécution technique, les points essentiels sont dissimulés à une perception visuelle non avertie, vous ne pourrez donc pas les percevoir, sans les avoir expérimentés à partir d'une explication. La difficulté est d'autant plus importante qu'il s'agit de voir ce qu'on ne voit pas, c'est la difficulté de comprendre ce qu'on ne peut pas comprendre.
La difficulté continue d'exister si le principe est énoncé sans avoir été personnellement appliqué. Je veux seulement attirer votre attention sur le fait qu'en étudiant des arts martiaux, nous avons parfois tendance à les dénaturer par un découpage trop simple. En effet, nous n'avons pas le moyen d'étudier un phénomène si nous ne le percevons pas ; la condition préalable serait de savoir que quelque chose existe là et que nous ne voyons pas, tout comme l'air que nous respirons. Sinon, l'analyse de ce que l'on voit ne peut pas être productive. La première chose à faire est de se rendre compte qu'il existe un angle mort et de rechercher les moyens d'analyser ce qui s'y passe. Sans cette vision toutes les tentatives « scientifiques » sur les arts martiaux ne pourront que rester superficielles.
Je dis cela à partir de mon expérience car l'étude du kenjutsu m'a fait comprendre ce domaine. Plus on le regarde avec intensité, plus ces points se dissimulent. Voilà la force du savoir accumulé dans la tradition. Il me semble important de garder dans l'approche scientifique une ouverture pour pouvoir situer avec pertinence l'objet d'étude dans le domaine de l'art martial.
L'approche par la pratique me semble permettre de poser des questions pertinentes. Mais c'est une première étape. Reste ensuite à mettre en relation les constatations qui émergent des recherches empiriques accumulées par la tradition du budo et les connaissances apportées par la psychologie, la neurologie et la biomécanique pour proposer une interprétation et une extension opérationnelle.
Document d'archive écrit en juin 1994
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°1