Articles de K. Tokitsu
    Entretiens avec le docteur Yayama
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KT : « Il y a un proverbe qui dit que le silence est d'or et que l'éloquence est d'argent, n'est-ce pas ? Au Japon, tout le monde interprète cela en valorisant le silence relativement à l'éloquence. Cette interprétation est différente en Europe : parfois il vaut mieux parler et parfois se taire. Je pense que ce proverbe est le produit d'une culture où l'éloquence a un pouvoir alors qu'au Japon l'éloquence n'a pas le pouvoir, c'est pourquoi le même proverbe est interprété de façon différente. En Europe il est donc nécessaire de parler, d'expliquer. Lorsque je veux expliquer un mot japonais, il m'est souvent impossible de trouver le mot juste. Par exemple, « ma » qu'on traduit souvent par le mot « distance » ; dans le mot japonais, il y a différentes nuances - le ma dans l'esprit, dans la psychologie, dans l'espace ou dans le temps - qu'on ne peut pas capter par le mot distance. On découvre ainsi qu'il y a des mots qu'il est impossible à communiquer à partir de termes existants dans la culture occidentale lorsqu'on cherche à approfondir la signification de certains termes en art martial. Il est extrêmement difficile de traduire la pensée japonaise ; on a tendance à devenir très approximatif et à se contenter de donner une explication très simple à la manière du Reader's Digest. »

TY : « Effectivement, même si on n'utilise pas explicitement le terme qi dans la langue japonaise, beaucoup de mots ou d'expressions, qui touchent le corps, contiennent implicitement la notion de « qi ». Par exemple, koshuo suete kakae, koshuo sueru signifie stabiliser les hanches ou le ventre (pour faire quelque chose) ; cette expression est impossible à traduire, n'est-ce pas ? »

KT : « C'est impossible, en effet. »

TY : « Je pense que « faire quelque chose en stabilisant son bassin » signifie  accumuler le « qi » dans le tanden pour le remplir et que « parler en ouvrant le ventre » signifie communiquer le « qi ». Autrefois, on utilisait souvent ce genre de terme mais aujourd'hui les Japonais utilisent de moins en moins cette sorte d'expressions qui sont en rapport avec la sensation du corps. »

KT : « Effectivement, cette évolution de la façon de s'exprimer me semble assez flagrante dans la langue japonaise moderne. »

TY : « J'ai l'impression qu'autrefois, jusqu'à la période Edo, il y avait beaucoup plus de mots qui concernent la sensation du corps dans la langue japonaise ; par exemple « la hauteur du regard est élevé », « mettre bien le bassin » ou bien « former le ventre » sont des expressions qu'on utilise beaucoup moins dans la langue japonaise aujourd'hui. Je pense que la sensation de « qi » était implicitement présente dans cette sorte d'expression. Lorsqu'il en est ainsi, lorsque la sensation de « qi » est présente dans un mot, il est difficile de le traduire dans une langue étrangère. »

KT : « Je pense que ce que vous dites est tout à fait vrai. Effectivement, votre explication me semble éclaircir les raisons de la difficulté à traduire la langue japonaise. »

TY : « La sensation du « qi » rend la langue japonaise difficile. En japonais mizu ni nagasu, « faire couler (ou laver) avec de l'eau », par exemple, est une expression très courante ; mais qu'est-ce qu'on fait couler dans l'eau ? On utilise souvent cette expression lorsqu'il y a une querelle et je pense que le sens de cette expression doit être difficile à traduire ; il faut la comprendre de la façon suivante : on va laver, faire couler dans l'eau, le mauvais « qi », le « qi » négatif. La sensation sous-entendue du « qi » dans la langue japonaise est bien implicite ici. »

KT : « Tout à fait. »

TY : « On utilise souvent des mots qui impliquent une sensation de « qi » dans les termes et les expressions dans les arts martiaux ; cela aussi est une cause de difficulté de la traduction. »

KT : « Je pense que ce que vous dites est tout à fait juste. »

TY : « Vous avez, monsieur Tokitsu, traduit le Gorin No Sho de Miyamoto Musashi en français. Est-ce que votre thèse est déjà publiée ? »

KT : « Non, je suis en train de négocier sa publication avec une maison d'édition. »

TY : « Y aura-t-il une traduction anglaise ? »

KT : « Non, je ne pense pas encore aussi loin. En fait, des traductions du Gorin No Sho existent en anglais et en français mais la raison pour laquelle j'ai fait une nouvelle traduction est l'existence d'un grand nombre d'inexactitudes, d'erreurs ; les traductions sont claires et facilement lisibles ; elles permettent de comprendre les grandes lignes. Mais lorsqu'on cherche à lire la pensée de Musashi avec précision, l'essentiel n'a pas du tout été traduit. »

TY : « A mon avis très peu de personnes, parmi celles qui traduisent, ont l'expérience de la pratique du corps et monsieur Tokitsu est de ceux-là. Je pense qu'il sera plus facile de faire la traduction anglaise à partir du texte français que de l'original japonais, n'est-ce pas ? »

KT : « Je pense que c'est plus facile. Mon directeur de thèse est un Français mais il parle très bien le japonais ainsi que le chinois classique. »

TY : « Ah oui ? Même le chinois classique ? »

KT : « Oui, tout à fait. C'est lui qui a critiqué ce que j'ai écrit. Selon lui, il n'y a presque pas de véritable traduction lorsqu'on traduit du japonais ; on utilise plutôt des périphrases. Par exemple, Gorin No Sho ou Genji Monogatari qui ont été traduits en japonais moderne à partir du japonais classique ne sont, selon lui, pas de traductions vraiment précises, mais plutôt des périphrases, des représentations du sens général. Il m'est impossible de traduire en français avec exactitude à partir de ces traductions en japonais moderne ; il y a donc de nombreuses difficultés à traduire les anciens textes japonais en français. »

TY : « Ah oui ? Même les textes traduits en japonais moderne . »

KT : « Oui, tout à fait. Le japonais moderne est devenu moins explicite et il y a une perte de sens lorsqu'on le traduit. J'ai découvert beaucoup de mot de ce genre. Si on essaie de traduire de façon compréhensible, il faut utiliser des périphrases et non pas le sens exact du mot alors que très souvent, c'est cela qu'on appelle traduction. Pour moi, lorsqu'on approfondit ses écrits, il est presque impossible de traduire Musashi. Dès qu'on veut traduire de façon rigoureuse, on est toujours à la limite de l'impossibilité de réaliser la traduction ; c'est un travail extrêmement difficile. »

TY : « J'espère que ce travail va être publié parce qu'il y a très peu de personnes qui peuvent faire ce que vous faites dans le milieu des arts martiaux. Vous avez parlé tout à l'heure de la situation générale du qi-gong en France. Quelle est votre pratique du « qi », votre pratique du « qi-gong », votre thème de travail maintenant ? »

KT : « J'ai commencé la pratique du « qi-gong » en 1982 avec le taiki-ken et le ritsu-zen qui en faisait partie. Le ritsu-zen est la base fondamentale de ma pratique. Me Sawai disait souvent qu'il faut donner une très grande importance - et même une importance capitale - au qi et à la sensation de qi et qu'il faut polir cette sensation. C'est à partir de cet enseignement que j'ai approché le « qi-gong ». Ensuite, en pratiquant la méthode de Me Nishino, j'ai approfondi le « qi-gong » et rencontré un aspect négatif de cette pratique. Lorsque j'ai commencé à étudier le da-cheng-chuan, je me suis demandé pourquoi un maître comme Me Yu ou Me Wang Xiang Zhai dans ses écrits, n'utilise jamais le terme de « qi » (ou chi) à la manière de Me Sawai. J'ai posé la question à quelques élèves directs de Me Wang Xiang Zhai. Leur réponse a été qu'ils pratiquent le ritsu-zen à l'encontre de la pratique du « qi-gong » actuel, très populaire en Chine ; leur attitude est beaucoup plus matérialiste et ils refusent presque le terme qi. »

Document d'archive écrit en 1996
par Kenji Tokitsu et T. Yayama - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon n°1

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