TY : « Au Japon, une fois entrés dans la vie active, beaucoup de gens pratiquent le golf mais j'ai l'impression qu'en Europe le karaté est bien enraciné dans la vie de tous les jours. »
KT : « Je pense qu'il y a un certain nombre de personnes qui pratiquent le karaté à la fois pour le plaisir et comme mode de vie. La longévité de la pratique est donc différente du Japon et cela se reflète sur la pratique sportive. Par exemple, dans les compétitions internationales, les équipes japonaises sont souvent composées d'étudiants alors que dans les équipes européennes on trouve des pratiquants beaucoup plus expérimentés ; il n'est donc pas toujours très facile aux jeunes Japonais de vaincre. Il y a aussi beaucoup de gens qui pratiquent depuis 10 à 20 ans non seulement le karaté mais aussi d'autres arts martiaux. »
TY : « En vous écoutant, j'ai l'impression qu'on pratique les arts martiaux beaucoup plus profondément en Europe qu'au Japon. »
KT : « Je pense que cette possibilité est plus importante en Europe qu'au Japon. »
TY : « Au Japon, on pratique le karaté lorsqu'on est étudiant mais si on continue cette pratique après avoir terminé ses études, les gens disent : « il est un peu bizarre, peut être n'est-il pas normal ». Cette atmosphère très critique règne au Japon. Si je comprends bien, en Europe, ce n'est pas du tout cela. »
KT : « Tout à fait. Ce sont des personnes qui s'entraînent depuis 10 à 20 ans qui pratiquent le karaté et la compétition. Il y a beaucoup de ces personnes qui commencent à rencontrer ces problèmes du corps dont nous avons parlé tout à l'heure. Il y a plusieurs attitudes face à ces problèmes physiques ; soit on arrête, soit on cherche dans d'autres disciplines la possibilité de continuer. C'est dans cette situation qu'on pratique les méthodes internes, qui conduit à celle du « qi-gong ». En ce sens également, le qi-gong est en train de se développer. »
TY : « Ah bon. J'ai l'impression que, par rapport au Japon, l'Europe est bien plus en avance. »
KT : « Je le pense également. La base sociale rend cette sorte de pratique plus facile qu'au Japon. »
TY : « Je reviens à ce dont nous parlions tout à l'heure. Vous avez rencontré Me Nishino grâce au taiki-ken de Me Sawai, n'est-ce pas ? »
KT : « Non, les deux ont été faits en parallèle. J'ai trouvé (par hasard) et lu le livre de Me Sawai qui m'a beaucoup impressionné ; lorsque Me Nishino est venu à Paris, je lui ai été présenté par un de mes sempai (aîné) et j'ai pu ainsi travailler avec lui. Plus exactement, lorsque je suis parti au Japon en 1982 pour mes recherches, j'ai rencontré une fois Me Nishino, j'ai vu comment il pratiquait l'aïkido et j'ai beaucoup apprécié ses qualités ; c'est à Paris que j'ai croisé les mains avec lui et que j'ai reçu son enseignement. C'est comme cela que ça a commencé. »
TY : « Je n'ai pas encore eu l'occasion de rencontrer Me Nishino. Dans sa méthode, l'attention du public est attirée par le phénomène d'envol des pratiquants ; je pense que ce phénomène est sous-tendu par une méthode qui renforce le corps humain, où le « qi » est ressenti réellement. Pouvez-vous nous parler de cela ? »
KT : « Je ne sais pas si cela est intéressant mais Me Nishino est une personne de très grand talent et sa méthode vient de ce qu'il a compris et capté par sa propre expérience. »
TY : « Ah bon. »
KT : « Je pense que la capacité de Me Nishino est due à son talent. Il a une base de danse classique et a commencé l'aïkido à l'âge de 49 ans puis ensuite seulement la pratique du taiki-ken. Il faut indiquer qu'il a des qualités particulières. »
TY : « Vous voulez dire que c'est un génie ? »
KT : « Je pense qu'on peut le dire de cette façon. C'est quelqu'un de génial qui a créé cette méthode. Je ne pense pas que ses élèves puissent atteindre son niveau avec cette méthode. Il l'explique logiquement mais la logique de cette méthode présente une défaillance. Il est impossible, avec cette méthode, d'atteindre le niveau de Me Nishino si on n'a pas ses qualités. Apprécier les très grandes qualités personnelles de Me Nishino et apprécier celles de sa méthode sont deux choses différentes. Je ne pense pas que cette méthode offre un intérêt général suffisant. »
TY : « Ah bon. »
KT : « Me Nishino a aussi développé sa méthode à une échelle de masse. Lorsque j'ai commencé à apprendre sa méthode, il y avait une dizaine de personnes ; c'était l'été et nous nous entraînions du matin au soir. Je lui en suis très reconnaissant. Bien que n'ayant pratiqué que pendant 4 ans, j'ai énormément travaillé ; au bout de ce laps de temps, lorsque j'ai pris mes distances, j'ai pu réfléchir de manière objective et voir le côté positif et le côté négatif. Il me semble évident que, dans la méthode, quelque chose manque. Pendant une époque, j'ai beaucoup pratiqué et des symptômes bizarres se sont manifestés ; peut-être est-il injuste de dire que j'ai trop fait, peut-être faut-il dire que j'ai mal fait. Par exemple, il m'arrivait, en marchant dans la rue, d'avoir l'impression que la terre et les murs tremblaient ; pour ne pas tomber je m'appuyais contre le mur mais je constatais que c'était bien une sensation personnelle anormale en voyant les gens qui continuaient de marcher normalement. J'ai aussi commencé à avoir des problèmes aux yeux et l'ophtalmologue n'en comprenait pas la raison ; en fait, je pense que c'était une sorte de compression des capillaires qui a provoqué ce problème, liée à la très longue respiration qu'on trouve dans la méthode de Me Nishino - sa cadence de respiration est très, très, très longue. En fait, je ne pense pas que la respiration doive être faite de la manière qu'il explique ; il y a une erreur. Pourquoi ? Il ne peut faire une respiration unique ; il lui faut nécessairement faire une décompression dans la respiration ; il n'expliquait pas cela. Il ne s'agit pas seulement de moi ; des symptômes négatifs sont apparus aussi chez d'autres personnes qui ont pratiqué (trop) intensément. »
TY : « Je comprends votre expérience. Si j'en ai l'occasion, j'aimerais bien le rencontrer et étudier. Etant moi-même médecin, en vous écoutant, je pense qu'il me faut pouvoir expliquer ce que je ressens. Dans le modèle d'enseignement classique des relations entre maître et disciple, il suffit d'apprendre sans qu'on ait à expliquer, l'esprit de l'un communique directement avec celui de l'autre, etc. Je pense que ce modèle de communication n'est pas praticable à l'étranger. Vous qui enseignez, qu'en pensez-vous ? »
KT : « Tout à fait. »
TY : « Je comprends très facilement ce que vous dites, vous vous exprimez de façon très logique. Je pense que le fait de vivre à l'étranger vous a forcé à verbaliser objectivement et logiquement ce que vous avez expérimenté. On dit que les Français pensent de façon logique ; cela a-t-il eu une influence sur vous ? »
KT : « Je pense que oui. Au Japon, on tend à communiquer d'esprit à esprit, sans verbaliser ; cela n'est pas très efficace dans les pays étrangers. »
TY : « Ne peut-on dire simplement : apprendre en regardant. »
KT : « Je fais parfois ainsi mais il faut alors expliquer pourquoi il faut apprendre en regardant, au début en tout cas. »
TY : « Ah bon. »
Document d'archive écrit en 1996
par Kenji Tokitsu et T. Yayama - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon n°1