Articles de K. Tokitsu
    Comment comprendre le kata
        kata originel rinto-gata Gojushiho

complexite et profondeur dans le kata

Comment peut-on accéder au rinto-gata ?

Je ne vois qu'une seule manière pour juger si un kata est rinto-gata ou non et aussi pour reconstituer un rinto-gata à partir des kata réformés.
Il faut d'abord étudier le plus grand nombre possible de versions d'un même kata. Vous pouvez ainsi effectuer des comparaisons détaillées sur l'ensemble de la structure technique. Par exemple, le kata Gojushiho, actuellement enseigné en Shotokan, en Shito-ryu, en Shorin-ryu, a des variantes dans chacune de ces écoles. J'y relève une dizaine de Gojushiho. Vous pouvez énumérer le nombre des séquences techniques constituant ce kata. Par une comparaison générale, vous pouvez dégager, pour chacune des séquences, la position des adversaires, la qualité de leurs attaques et la stratégie, et vous pouvez dégager en même temps vos possibilités techniques, la stratégie que vous emploierez, l'attitude corporelle et mentale que vous prendrez, etc. Vous construisez la situation du combat à partir de toutes ces données et effectuez réellement le combat qui s'approche de cette situation. Vous devez trouver les possibilités et les difficultés. Un grand nombre de difficultés vont apparaître. Vous élaborez alors la manière de surmonter toutes ces difficultés. Vous travaillez jusqu'à ce que ces difficultés soient résolues sous une forme satisfaisante pour mener le combat le plus réel. Il faut ensuite trouver pour chaque séquence le modèle technique qui répond en même temps à la possibilité de forger la qualité technique que vous y employez. Le rinto-gata se qualifie par une méthode d'un grand pragmatisme. S'il ne représente pas une efficacité réelle pour la technique du combat et pour la formation d'une capacité en combat, il ne peut pas être un rintogata. Car s'il en était autrement, comment un adepte d'antan, sans avoir de temps à perdre, aurait-il pu s'y investir profondément, et pourquoi ces adeptes devaient-ils dissimuler leur art vis-àvis des autres ? Puisqu'il y avait une richesse réelle, il leur suffisait d'un seul kata.
C'est avec cette perspective que je mène actuellement mes recherches sur le rinto-gata .

La construction d'un rinto-gata

Depuis près d'un an, je travaille particulièrement le kata Gojushiho pour en reconstituer le rinto-gata. Ces derniers jours je réfléchis sur ce kata presque toute la journée et quelquefois même dans mes rêves. Cette hantise est le signe que je suis presque au terme de cette recherche.
Il est peut-être difficile pour mes élèves d'imaginer de quelle façon je dois et je peux travailler sur un kata aussi intensément. J'imagine que cette situation ressemble à celle d'un peintre qui médite sur quelques couleurs finales pour donner une âme à son tableau ou bien, à celle d'un joueur d'échec qui réfléchit sur l'échec et mat.
Il sera utile pour mes élèves, surtout ceux qui sont avancés, de connaître la manière dont j'ai mené ce travail. Il montre la difficulté de comprendre le sens d'un kata car de multiples pièges risquent de nous conduire dans de fausses directions.
Pour éviter de tomber dans les pièges, il faut trouver et comprendre, d'abord, l'objectif principal et les caractéristiques du kata. Il ne s'agit pas de réfléchir en se plaçant dans une logique isolée de la réalité historique et culturelle. L'étude des kata classiques et de l'histoire y est indispensable. Pour cela il faut étudier plusieurs versions d'un même kata. Ensuite il faut examiner dans quelle mesure l'objectif principal et les caractéristiques de ce kata sont réalisés dans la forme du kata que nous étudions. Par exemple, Gojushiho se caractérise par la rapidité d'exécution technique et une attitude noble en combat. C'est pourquoi ce kata était pratiqué et transmis par les praticiens de haut niveau dans chaque école.
Je prendrai comme exemple d'analyse la première séquence du kata Gojushiho. L'objectif technique en est de vous approcher assez près de l'adversaire pour lui porter un coup de urauchi.

Dans cette séquence il y a donc deux exigences principales :

  1. Avancer rapidement sans recevoir d'attaque de l'adversaire, c'est-à-dire avancer rapidement en maintenant votre propre protection ; vous ne devez pas vous exposer à l'attaque de l'adversaire ;
  2. A l'instant où vous frappez en ura-uchi, vous ne devez pas être vulnérable.

La séquence gestuelle du kata doit vous fournir un moyen d'acquérir convenablement ces conditions techniques. Il faut qu'elle vous donne un repère gestuel technique efficace et qu'en même temps elle fournisse un modèle de mouvement grâce auquel vous puissiez développer les qualités nécessaires pour réaliser cette technique. Le mouvement y est réaliste en même temps qu'instructif. C'est seulement dans ces conditions qu'en répétant un kata vous pouvez réellement intérioriser la technique. Si vous examinez sous cet angle les kata que vous avez connu jusqu'ici, vous trouverez beaucoup de mouvements néfastes ; par exemple, vous vous écartez de la cadence du combat, vous découvrez votre visage face à une attaque éventuelle de l'adversaire, vous rigidifiez votre corps et vos techniques au lieu de les rendre mobiles. En répétant cette sorte du kata, vous ne pourrez pas obtenir un « corps du budo », un corps apte à produire des techniques efficaces, avec la bonne régulation énergétique qui résulte d'une activation des zones vitales du corps.
J'ai étudié une dizaine de variantes du kata Gojushiho ; elles ont la même structure globale mais les détails techniques sont diversifiés. C'est à partir de cette étude, complétée par quelques transmissions orales, que j'ai effectué la comparaison et l'analyse et ai fait apparaître, pour chaque séquence, l'objectif technique et les principales exigences permettant de le réaliser.
Les variantes d'un kata correspondent à diverses interprétations techniques et aussi à des déformations, plus ou moins accentuées de la forme et du contenu stratégique au cours du temps. La valeur d'un kata est sensiblement différente d'une variante à l'autre.
De toute manière, nous pouvons dire que, si le kata Gojushiho d'une école vous permet, dans cette première séquence, de développer et maîtriser la capacité d'avancer rapidement vers l'adversaire sans vous laisser exposer de zone vulnérable, ce kata est juste. Autrement, ce n'est pas la peine de s'y exercer. Le kata étant un moyen pratique, la valeur d'un kata se détermine par sa capacité à répondre à l'objectif technique originel. Quelle que soit l'étiquette d'authenticité d'un kata, si vous ne pouvez pas trouver en suivant le kata les éléments par lesquels vous former vous-même pour répondre à ses objectifs originels, il faut juger que ce kata présente des lacunes.


Examinons la première séquence de plus près.

Pour vous approcher de l'adversaire il est indispensable de vous protéger par une garde (ici, de la main gauche) qui doit être maintenue sans vous laisser à découvert durant le mouvement par lequel vous vous approchez de l'adversaire. Quelles sont les conditions nécessaires ? En combat à main nue, il n'y a pas plusieurs possibilités. Ce qui est en tout les cas nécessaire est la protection de votre vulnérabilité : la protection de la ligne centrale de votre corps. Il n'y a qu'une seule ligne centrale entre deux adversaires. Le combat du sabre est un combat pour prendre cette ligne ; celle-ci pourrait alors être qualifiée de ligne vitale. Si vous perdez la ligne vitale, vous perdez le combat. Pour ne pas perdre, il faut absolument garder cette ligne en sécurité.
Il faut donc examiner toutes les techniques par rapport à cette ligne centrale, la position et la tension de votre garde. Il faut trouver la manière d'avancer qui ne vous fait pas déborder de cette garde. Il faut ensuite trouver la technique de frappe par ura-uchi que vous pouvez porter sans découvrir votre ligne centrale car vous êtes alors protégé au maximum en exécutant une technique d'attaque.
La première séquence de Gojushiho doit donc vous enseigner la possibilité d'y parvenir. En partant de ce point de vue, j'ai étudié attentivement les différentes versions de ce kata et j'ai du constater que, même si l'intention originelle est visible en toile du fond, aucune des techniques montrées ne me satisfait par rapport à ces exigences. Je dois alors juger que ce passage a été déformé au cours de la transmission.
Quels sont alors des éléments nécessaires qui manquent dans les différentes versions du kata ?
Pour réaliser ces objectifs, il faut pouvoir vous diriger sans troubler la ligne centrale de votre corps, puisque le trouble de la ligne signifie un débordement de votre corps par rapport à la ligne centrale. Pour pouvoir se diriger de cette façon, il est indispensable que les charnières du corps fonctionnent adéquatement. Pour cela il faut d'abord avoir conscience des charnières, les trouver dans votre corps, apprendre à les mouvoir et à augmenter leur mobilité. Le kata doit exiger de vous une rigueur dirigée dans ce sens.
Pour exécuter ce passage du kata, vous devez vous exercer en portant attention à maintenir la ligne centrale et à avancer sans la troubler grâce à un mouvement correct des charnières. Dès que vous pourrez vous rendre compte de la complexité de cette situation, vous vous exercerez naturellement avec la lenteur qui vous permet de vous observer en faisant les mouvements et donc de vous corriger. Vous chercherez ainsi à perfectionner la séquence et au fur et à mesure de l'avancement vous arriverez à l'exécuter avec vitesse sans troubler la ligne centrale du corps. Il faut passer par l'exercice des mouvements lents pour accéder à une vitesse effective.
La ligne centrale et les charnières ne sont pas des notions utilisées en karaté, mais elles sont développées en art du sabre. Bien que ces notions soient absentes, leurs effets sont présents partout là où nous pouvons trouver une efficacité technique bien construite et elles sont indispensables pour comprendre la structure de l'efficacité technique en art du combat.
Vous pouvez réaliser la technique de frappe de ura-uchi seulement après avoir pénétré près de l'adversaire en écartant ses gardes de sa ligne centrale où vous placerez votre attaque. Votre main gauche doit alors être disponible à tout changement dans la garde de l'adversaire afin de l'écarter de sa ligne centrale. Lorsque vous avez porté une frappe de la main droite, votre bras gauche est dans une position telle que, si vous remuez convenablement les charnières du tronc, une autre trappe de poing gauche sera immédiatement réalisée ; c'est pourquoi cette position comporte plusieurs attaques, « une égale deux ou trois », selon l'expression traditionnelle.
Décrire des mouvements par des mots est long, mais tous ces mouvements s'exécutent en moins de 5 secondes. De la même manière, j'ai effectué l'analyse de chacune des séquences du kata Gojushiho. Ce kata me satisfait. J'ai plaisir à le pratiquer sans avoir l'impression de perdre du temps et de l'énergie, tandis que je ne trouve plus d'intérêt à m'exercer à d'autres formes de ce kata, que je garde en mémoire comme références de ma recherche.
L'exécution de ce kata n'est pas facile. Lorsque j'ai essayé de l'enseigner, j'ai constaté que mes élèves rencontraient de grandes difficultés. J'ai alors commencé à simplifier pour que la technique soit plus facilement appréciable. Mais je me suis rendu compte qu'en faisant ainsi je commençais à le transformer à la manière du hyoen-gata. J'ai eu l'impression d'avoir trouvé pourquoi les hyoengata sont transmis au détriment des rinto-gata.
Ce rinto-gata est mon kata personnel et je suis le seul responsable de sa valeur ; on y trouve naturellement tous les éléments constitutifs de ma méthode dont j'ai déjà exposé les grandes lignes dans le premier numéro du bulletin.

Document d'archive écrit en juin 1995
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°5

complexite et profondeur dans le kata

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