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Articles de K. Tokitsu
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La technique et le statut du corps

 

Un jour que Jigoro Kano faisait avec un disciple une démonstration de judo devant d'autres adeptes d'arts martiaux, l'un des assistants s'écria : « kami-waza ! » ( littéralement : technique-waza, du dieu-kami). Cette expression désigne dans l'art japonais une technique qui semble parfaite, ou se situe à un sommet. Le fait de pouvoir associer les deux mots « dieu » et « technique » nous paraît significatif de la conception japonaise de l'homme technicien.

 

La ligne de partage se situe entre une conception de la technique objectivée et une autre où la technique est inséparable de l'homme qui la met en oeuvre.

 

A la notion de technique objectivée correspond le terme gi-jutsu qui s'est fixé vers la fin du siècle dernier pour traduire la notion occidentale et sert à désigner la technique dans la production industrielle.

 

Le terme waza, plus ancien, désigne la technique dans la domaine des arts. Dans cette acception, l'homme est présent dans la technique. La technique n'est pas un moyen de réaliser un but conçu par ailleurs ; le but n'est pas distinct de la technique, l'homme crée la technique et la technique crée l'homme.

 

La technique (waza) est liée au corps. La pensée et la réalisation au moyen du corps y sont peu distinctes et il n'existe pas de relation de subordination de l'une à l'autre. Le processus, en lui-même, constitue un but. La conscience de la conception et celle de l'acte ne sont pas détachées et demeurent enracinées dans le geste, c'est-à-dire le corps au sens plein du terme. L'outil est un prolongement du corps sans plus.

 

La réalisation, du moins en ce qu'elle a de décisif, s'effectue en un moment d'intuition où le corps et l'esprit se fondent. La réflexion logique n'est pas absente mais limitée par le mode de réalisation. Par exemple, l'artisan qui fabrique un sabre a le temps de réfléchir, de calculer pendant ses travaux préparatifs. Mais lorsqu'il frappe, son esprit doit être vide, chassant toute autre pensée, le moment de la trempe ou celui de l'achèvement de la lame demandent énormément d'attention. L'artisan doit saisir le moment où il ne fait qu'un avec l'objet qu'il fabrique. De même, en calligraphie, peinture, sculpture, poterie, se détachent des instants décisifs et irréversibles où l'exécutant ne fait qu'un avec l'objet ; ceux-ci sont marqués par un type de respiration particulier. Les efforts du technicien tendent à fusionner pensée et action, à exister en tant qu'unité. La technique divine kami-waza ne peut provenir que d'une parfaite fusion ou unité.

 

Dire : « J'ai un corps, j'ai une main... » c'est déjà effectuer une séparation ; la formulation équivalente n'existait pas en langue japonaise, elle a été constituée pour traduire les langues occidentales. Celui qui réalise la technique-waza ne doit pas ressentir cette séparation, il doit être « je suis le corps, je suis la main », voire « je suis la technique, je suis ce qui est réalisé », en ce sens le « moi » distinct s'efface. Cette conception a pénétré en profondeur la culture japonaise.

 

Le modèle de référence des gestes quotidiens enseigné aujourd'hui encore tant à l'école qu'à la maison sous-entend qu'une personne sera appréciée pour la sincérité avec laquelle elle se met entièrement dans ses gestes. Sincérité veut dire ici concentration de la personne entière dans le geste qu'elle est en train de réaliser. Ce qui présuppose qu'un acte est l'expression totale de l'être humain et qu'il sera bien fait parce qu'il est fait avec coeur et renvoie à une relation avec autrui.

 

La notion féodale de sincérité implique le respect de l'ordre moral et social ; il s'agit de la sincérité avec laquelle on accepte sa condition. Dans l'accomplissement de son geste, le domestique manifestera avec dignité le respect qu'il doit à son maître, le femme témoignera de sa soumission et de la convenance de ses sentiments. Se mettre entièrement dans le geste, c'est manifester à celui vers lequel il est dirigé, effectivement ou virtuellement, l'acceptation et la reconnaissance du rapport dans lequel on se trouve avec lui. Mais cette forme d'action ne peut être accomplie que si un consensus social la sous-tend.

 

Le registre des gestes de chaque condition était limité : aussi ceux-ci requéraient-ils la plus grande attention. La perfection du geste procède d'une forme d'intériorisation : trouver une expression de la personne totale dans les limites imparties par sa condition.

 

Dans la culture japonaise, il est appréciable que rien dans la personne ne reste étranger à l'acte qu'elle accomplit. Le geste, technique ou quotidien, est reçu comme une expression totale de la personne. La répétition assidue orientée vers la progression est, dans l'art, le moyen de s'acheminer vers la perfection recherchée.

 

La technique parfaite est conçue comme un dieu parce qu'elle est parfaite. On ne considère pas que la personne qui possède cette technique est un dieu, c'est la technique elle-même qui, pendant le laps de temps que dure sa réalisation, est dieu. Et ce dieu réside dans la personne qui domine la technique parfaite mais n'est présent qu'au moment de la réalisation technique. Le dieu est une affirmation d'existence en tant que tel ; il est parfait dans son cercle limité. C'est la toile de fond animiste de la culture japonaise qui permet de penser la perfection de l'existence de l'homme à travers celle de la technique.

 

La plénitude de la voie présuppose la performance technique, c'est-à-dire la capacité d'égaler ou de dépasser le maître. Le maître représente la technique parfaite et celle-ci est un dieu. Le maître est un homme, comme moi. Je peux donc atteindre comme lui cette perfection. Le désir de parvenir à l'état de celui qui abrite un dieu est à la base de cette forme d'identification.

 

Pour les Japonais, la perfection est humaine. Et cette idée de la perfection de l'homme apparaît fondamentalement liée à la technique dans le domaine des arts. Dans chaque forme d'art traditionnel japonais, nous pouvons trouver un discours de ce type. Dans un arrangement floral, dans la cérémonie du thé, dans un jardin miniature, dans une peinture ou une calligraphie, etc., au moment de la plus haute perfection, l'homme réalise le rythme de la « respiration de l'univers ». Dans l'art du combat, il réalise au travers des techniques de combat une concordance entre lui-même et « l'énergie de l'univers » (« ki »). Avoir libre accès à cette énergie, c'est atteindre l'état ultime de l'art du combat et franchir une étape dans sa progression personnelle.

 

La conception occidentale de la technique, au contraire, subordonne celle-ci, soit à l'art, soit à la science. La technique y apparaît comme un moyen. La scission entre technique et science s'est développée avec la division du travail dans le système de production capitaliste. La relation entre le domaine des idées (celui de la raison, de la science) et le domaine technique (processus de réalisation, fonction du corps) n'y paraît plus immédiate ou donnée mais y fait l'objet d'une médiation et doit perpétuellement être constituée. Cependant, en pratique, la distinction entre les deux sens du mot technique n'est pas aussi claire qu'elle paraît l'être si l'on s'en tient à l'étymologie. Le mot gi-jutsu prédomine largement dans le langage courant. Mais ce qu'on entend par gi-jutsu ne correspond pas exactement au sens occidental du mot technique et la notion de technique waza, la seule connue dans la société traditionnelle, pénètre ce que recouvre le terme gi-jutsu, lui conférant une large ambiguïté.

Document d'archive écrit en janvier 1983
par Kenji Tokitsu - publié dans Critique n°428-429 - Revue générale des publications françaises et étrangères. Publié avec le coucours du Centre National des Lettres

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