KT : « En France, j'ai lu un livre sur l'aptomie, c'est-à-dire le fait de toucher le coeur et l'esprit d'une personne à travers son corps. Par exemple, aussi bien avec la main qu'avec la voix, un père peut toucher son enfant qui est dans le ventre de sa mère et l'enfant répond à ce stimulus, établissant ainsi une communication prénatale ; cette sorte de pratique peut être liée à la pratique psychanalytique. Cette approche m'a intéressé et j'y ai été sensible, bien que ne la connaissant pas beaucoup ; lorsque je pratiquais le « ritsu-zen », je me suis demandé si je n'étais pas en train de faire une extension du corps pour toucher l'arbre qui est en face de moi. Par exemple, certaines personnes dégagent comme une lumière lorsqu'elles pénètrent dans une chambre alors que d'autres dégagent une atmosphère sombre ; ne s'agit-il pas de l'extension du corps En art martial traditionnel, on dit aussi qu'on ressent le « kéhaï » de son adversaire (ou d'une autre personne), ou qu'on ressent quelque chose sur le dos ; cette sorte de sensation n'est pas le résultat d'une déduction intellectuelle ; c'est plutôt comme si votre corps s'était agrandi ou la sensation que votre dos a été touché. Lorsqu'on ressent cette présence presque cutanée, on se retourne pour voir quelqu'un porter une attaque, par exemple. Cette sorte de sensation est, d'une certaine façon, le contraire de notre disposition qui consiste à intellectualiser notre perception, à verbaliser la pensée. »
TY : « Si on utilise la terminologie du « qi-gong », je pense qu'on peut expliquer cela en disant qu'il s'agit d'établir et de développer une conscience du champ de son propre « qi », qui devient lui-même un point de contact avec l'entourage ; ce champ joue alors le rôle d'antenne et c'est ainsi que l'information de « qi » pénètre dans la personne. Avec ce champ, avec cet espace particulier de « qi », on établit une communication entre le qi externe et son propre qi. »
KT : « Je comprends bien ce que vous dites. Avec votre expérience, je pense que vous comprenez bien ce qu'on appelle le « yomi » en combat de karaté ou de kendo. Yomi signifie « lire » et il s'agit du même mot que celui qui signifie déchiffrer ce qui est écrit mais, comme forme de conscience, il est tout à fait différent ; il ne s'agit pas alors de lire intellectuellement mais de ressentir quelque chose d'intuitif, de cutané. »
TY : « Je suis tout à fait d'accord. Est-ce qu'en pratiquant le travail interne, la boxe chinoise, votre corps a changé ? Est-ce que vos douleurs physiques sont moindres ? »
KT : « Lorsque j'ai commencé à étudier la méthode de respiration de Me Nishino, j'ai compris que la pratique du makiwara n'était pas efficace et j'ai arrêté immédiatement. »
TY : « Vous pratiquiez cet exercice depuis combien de temps ? »
KT : « J'ai pratiqué l'exercice de makiwara pendant une vingtaine d'années ; pendant 6 ans environ, je l'ai pratiqué quotidiennement, à raison de 2000 coups. J'ai eu très mal au poignet pendant une année environ lorsque j'ai arrêté cet exercice. »
TY : « Je pense que c'est tout à fait compréhensible ; c'est un processus bien connu lorsqu'on améliore le courant de qi. »
KT : « La douleur au poignet a disparu au bout d'une année, mais comme je faisais depuis longtemps plusieurs centaines de grands mawashi-geri quotidiennement, j'ai eu des problèmes à la cinquième lombaire ; c'est toujours mon point sensible mais, depuis 5 ans environ, ce problème a quasiment disparu. »
TY : « Lorsque, tout à l'heure, j'ai étudié votre pouls et examiné le courant de votre « qi », j'ai ressenti une très grande accumulation d'énergie dans la partie inférieure de votre corps. »
KT : « Je suis bien content d'entendre cela. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, lorsque j'ai eu trente ans, j'ai été sûr qu'on ne pouvait pas continuer ainsi jusqu'à cinquante ans. »
TY : « Quel âge avez-vous aujourd'hui ? »
KT : « 48 ans. Je pense que ma pratique commence maintenant et que la voie va me mener très loin. »
TY : « C'est formidable. »
KT : « Je me sens très bien aujourd'hui par rapport à autrefois, beaucoup plus détendu et je trouve l'entraînement très agréable. »
TY : « En parlant avec vous, je me suis rappelé une chose : dans les arts martiaux, il n'y a pas de retraite. Un pratiquant d'arts martiaux ne peut pas employer le terme de retraite. Il y a évidemment un rapport entre l'amélioration de votre état de santé et le plaisir que vous prenez à vous entraîner. »
KT : « Oui. Au Japon, jusqu'à aujourd'hui, on parle beaucoup de la façon de devenir fort, de techniques de combat réalistes ou non, de choses très agressives mais je me pose des questions à l'approche du XXIe siècle. Les arts martiaux, le budo, ne peuvent-ils que rechercher (et préconiser) la meilleure manière de (mieux) se casser la gueule ou, du moins, celle des autres ? Je ne pense pas que ce soit cela la vision d'avenir des arts martiaux. Bien entendu, une certaine sévérité, une certaine dureté est nécessaire dans la pratique des arts martiaux mais, d'après ma propre expérience, on rencontre ainsi un mur et c'est grâce à cette impasse que j'ai pu découvrir et pratiquer la méthode interne ; c'est à partir de là que je me suis intéressé au « qi-gong », au yoga, etc., à ces formes de pratiques intériorisées. Je me pose la question de savoir quelle pratique on peut avoir, aujourd'hui et à l'avenir. Pour le dire d'une manière plus intuitive, l'intégration de « shoshuten » ou « daishuten » aux arts martiaux doit me conduire à un état supérieur de moi-même. Y a-t-il un sens à pratiquer les arts martiaux, le budo, dans l'avenir si cette pratique n'amène pas à concevoir cette sorte d'amélioration de soi-même ? N'est-il pas triste de ne faire que continuer à pratiquer les techniques de destruction ? Cette amélioration de soi est une expression très bouddhique, mais cela est mon objectif. »
TY : « Effectivement, on ne sait pas encore ce que sont les arts martiaux lorsqu'on a été contraint d'arrêter la pratique parce qu'on s'est détruit soi-même. Depuis tout à l'heure, en vous écoutant, j'ai très envie de vivre comme vous qui vivez dans une voie humaine presque idéale ; moi-même, j'ai longtemps pensé vivre avec les arts martiaux au lieu de devenir médecin. A ce propos, je pense qu'il doit être difficile d'enseigner les arts martiaux en France ; quelle est l'approche des Français vis-à-vis des arts martiaux qui impliquent le « qi » oriental ? »
KT : « Il y a plusieurs aspects. Le premier ceux qui sont sportifs et qui font de la compétition. Il y a plusieurs modèles en lice : le karaté du type full contact, le karaté traditionnel où on arrête les coups ; il y a une grande diversité de ce type de compétitions. Mais, parallèlement, il y a des arts martiaux comme le tai-chi ou le qi-gong ; ce sont des pratiques qui visent le bien-être, la bonne santé. On ne peut pas dire qu'en France la pratique des arts martiaux est limitée à la compétition. On ne peut donc pas dire : voici comment les Français ou les Européens, pratiquent les arts martiaux mais, néanmoins, il est sûr que certains intellectuels pratiquent plutôt des arts martiaux chinois, ou l'aïkido, le qi-gong ou le yoga. Il y a plusieurs ouvrages qui sont sortis en France sur le qi-gong et cette pratique est devenue de plus en plus populaire ; mais cette pratique intangible basée sur la notion d'énergie, peut être la voie à la constitution de sectes. »
TY : « Autrefois, j'ai rencontré Me Miura qui enseigne le karaté en Italie. Il disait qu'en Italie les personnes qui travaillent pratiquent très naturellement le karaté et s'entraînent presque quotidiennement alors que, comme vous le savez, au Japon, on pratique le karaté quand on est jeune mais on arrête dès qu'on rentre dans la vie active, comme moi-même qui pratiquait intensément le karaté lorsque j'étais étudiant. J'ai l'impression qu'à l'étranger, les personnes pratiquent les arts martiaux même lorsqu'ils rentrent dans le monde du travail. Est-ce vrai en France ? »
KT : « Je pense que oui. Beaucoup de personnes continuent à pratiquer après avoir fait leurs études ; beaucoup pratiquent depuis plus de 10 à 20 ans. »
Document d'archive écrit en 1996
par Kenji Tokitsu et T. Yayama - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon n°1