QUI EST KENJI TOKITSU ?En Occident, la division du corps et de l'esprit a engendré ces deux monstres: l'athlète et l'intellectuel. La force sans âme, le cerveau sans la chair. D'un côté un muscle qui ne pense pas, de l'autre une intelligence pure mais désincarnée. A l'encontre de ce divorce, d'autres cultures et spécialement les civilisations orientales ont opposé une tradition différente: celle de la non-dualité du corps et de l'âme. C'est de cette alliance dont nous entretient Kenji Tokitsu, professeur de karaté à Paris. Japonais émigré en France depuis onze ans, auteur d'un livre paru aux éditions du Seuil, « La voie du karaté» (1979) et d'une thèse brillamment soutenue à la Sorbonne, Kenji Tokitsu dénonce dans cet entretien la dégradation des arts martiaux en compétition sportive. A travers une méditation sur le karaté comme art de vivre, Kenji Tokitsu élargit sa réflexion et nous propose du japon moderne une vision qui surprendra tous ceux qui se croyaient avertis sur ce pays lointain. Paradoxe supplémentaire de cet Oriental: on croyait entendre un karateka, on découvre un philosophe. Pascal Bruckner
La vérité du Karaté
Pour Kenji Tokitsu, grand maître de karaté qui enseigne en France depuis vingt ans, cet art martial est surtout un état d'esprit
PLAYBOY: Comment est né le karaté ?
TOKITSU: Le karaté moderne remonte aux années vingt, il a été marqué principalement par trois maîtres qui se sont installés à Hondo, île principale du Japon : Me Funakoshi y a fondé le style Shotokan, Me Mabuni le style Shito-ryu et Me Miyagi le style Goju-ryu. L'enseignement fut immédiatement implanté dans le cadre d'universités où il était généralement poursuivi pendant les quatre années que duraient les études. Il fut d'abord pratiqué à une grande échelle par des étudiants et, par ce biais, se répandit très vite. A leur tour ces élèves devinrent professeurs, mais leur savoir, au lieu de s'être étalé sur la vie avait dû être comprimé en cinq ou six ans. C'est donc dès cette époque, au japon, que commence la dégradation du karaté qui se renforce après-guerre, en 1950, lorsque le développement de cet art martial s'appuie à l'université sur l'éducation physique et sur le modèle dés sports importés d'Occident. Les arts martiaux se sont tous fondus dans ce modèle. En tant qu'activité sportive, le karaté est donc très récent au japon (1950) et le décalage temporel avec l'Europe n'est pas très grand. Je ne pense pas pour autant que le karaté ancien représente aujourd'hui un idéal, notamment en raison de son caractère ésotérique, mais sur le plan qualitatif il comporte une densité et une profondeur technique et psychique dont le karaté moderne n'a pas hérité. L'aspect positif du karaté moderne est sa facilité d'accès et sa diffusion.
PLAYBOY: Pourquoi selon vous, cette image d'un sport de brute ?
TOKITSU: Quand on privilégie le niveau gestuel, on développe la violence, les coups de poing, les coups de pied: seule demeure la brutalité, l'intériorisation est oubliée. Cette décadence est également perceptible au japon. Le même cas de figure s'applique au judo. Le fondateur du judo, maître Kano, avait pour but de faire des arts martiaux autant de sports modernes et donc d'aller vers le judo olympique. Son rêve a pris consistance mais à partir de ce moment le judo a commencé à s'écarter de l'art martial. Dans la pratique des arts martiaux, seule la ,recherche de l'efficacité peut conduire à une philosophie; c'est en approchant la mort qu'on apprend à vivre. L'art martial consiste, dans un cadre technique, à approcher toujours plus près de la limite. Aujourd'hui la forme prend d'autant plus d'importance que le combat à mort n'a plus de sens social.
PLAYBOY: A travers la notion de « kata » vous établissez une convergence entre la calligraphie, la cérémonie du thé, le théâtre No et le karaté.
TOKITSU: Au sens le plus simple, le kata est un moule, la forme technique de chaque art. En karaté c'est une séquence composée de gestes formalisés et codifiés, sous-tendue par un état d'esprit orienté vers la réalisation (le cette discipline. Le kata est donc la structure d'un mode d'agir qui inclut le psychisme. On retrouve cette notion non seulement dans les arts martiaux traditionnels tels que le tir à l'arc, le sabre, le judo, l'aïkido mais aussi dans les autres arts de la vie de tous les jours tels que l'arrangement des fleurs (kado), la cérémonie du thé (sado), la calligraphie (shodo). En effet, il y a dans la culture japonaise l'idée que tous les arts se rejoignent à un certain niveau de profondeur dans un même domaine spirituel. Dans l'exercice et le perfectionnement du kata, le corps, semblable à un bateau qui voyage en suivant un trajet déterminé, tend vers une fusion gestuelle et psychique par laquelle se fait l'apprentissage de la perfection recherchée. Cette notion du « parfait » est différente du « parfait » occidental: c'est une notion circonscrite à un domaine précis mais dans ce domaine existe un modèle idéal qu'il s'agit d'atteindre. Tout ce qui est parfait dans les limites de ce domaine est considéré comme un dieu: un beau rocher, un coucher (le soleil grandiose sont (les dieux. Cette pensée provient de l'animisme japonais au sens où le Japon est un enchevêtrement de valeurs archaïques et modernes. On imagine difficilement, venant d'Europe, qu'au sommet de tel gratte-ciel à Tokyo il y a l'autel du renard ou qu'avant la construction d'une usine un prêtre shintoïste est venu apaiser l'esprit du dieu de la terre. Chaque art conçu comme perfection est un dieu. Ce n'est pas l'artiste, c'est la technique qu'il utilise dans un laps de temps limité qui est un dieu. Le « divin », je mets volontairement ce mot entre guillemets parce qu'il n'a pas forcément le même sens en japonais et en français, c'est ce qui a été réalisé avec le maximum d'implications dans quelque domaine que ce soit. Pourquoi des firmes comme Sony, Honda réussissent-elles si bien ? Parce qu'il y a dans ces entreprises des dieux de la technique et des machines. Des hommes vivent jour et nuit avec la machine, s'identifient à elle, la caressent; la câlinent. De là l'extraordinaire compétitivité du capitalisme japonais à l'intérieur de chaque entreprise, de chaque unité: il a bien réussi à exploiter cet ancien rapport avec la technique.
PLAYBOY: La transmission des katas serait garante de la mémoire du japon et de sa continuité culturelle ?
TOKITSU: C'est en analysant la structure des arts martiaux que j'ai commencé à mieux comprendre les contradictions et le dynamisme de la société japonaise contemporaine. Ce modèle d'analyse que j'apporte, c'est la structure du kata tel que je l'ai défini précédemment et auquel je donne un sens plus large que son sens usuel en japonais ainsi que je l'ai développé dans ma thèse. Pourquoi peut-on analyser la société moderne japonaise avec la notion de kata: parce que dans le Japon moderne, la tradition continue d'imprégner en profondeur la société dans ses conduites collectives. Le japon combine une ouverture au changement, la croyance dans le progrès avec une manière de se concevoir et d'établir la relation à l'autre sous-tendue par un modèle ancien. Ce modèle c'est le kata, c'est-à-dire la présence de l'ancien dans le moderne, la logique cachée qui inspire la dynamique sociale. C'est pourquoi dans les valeurs du capitalisme japonais on retrouve certaines origines guerrières. De quelqu'un que l'on prend pour modèle, plutôt que: « j'ai envie de faire comme lui », on dit au japon: « j'ai envie de devenir comme lui ». Je pense que la manière d'établir une relation entre l'acte et la personne dans le travail s'inspire du modèle d'identification maître-disciple dans les arts martiaux, c'est-à-dire des katas. Le modèle du kata, continuant à inspirer les conduites collectives et individuelles explique en partie l'énergie qui a conduit le japon au succès économique. Pourquoi les voitures japonaises sont-elles de meilleure qualité? Les ouvriers japonais travaillent plus, bien sûr, mais ils sont également plus tolérants à la répétition de gestes monotones. Car le kata se forme par la répétition et en même temps il la rend obligatoire.
PLAYBOY: Est-ce que l'esprit de soumission à l'Empereur du guerrier japonais ne vous semble pas proche de certaines formes de fascisme ?
TOKITSU: Oui mais il y a une forme de fascisme propre à chaque société. La société japonaise durant la dernière guerre était bien une société totalitaire. L'uniformité était réalisée et renforcée par la structure du kata. A partir de là il serait intéressant d'étudier le fascisme japonais: unification, homogénéité, militarisme accentués par la structure du kata ce qui nous permet de comprendre également l'émergence du kamikaze. Le kamikaze en tant que stratégie militaire c'est la fin de l'efficacité ou une autre forme d'efficacité conçue dans la folie, une folie qui aurait suivi jusqu'à son terme la logique du kata.
PLAYBOY: Le kata peut, par sa rigidité, devenir un obstacle à son développement ?
TOKITSU: Le kata, en effet, perd de son efficacité lorsqu'il y a évaluation erronée de son adversaire. Quand un hérisson traverse une route et qu'une voiture arrive, sa réaction spontanée est de se mettre en boule. Cette réaction est efficace devant des adversaires de sa taille mais elle ne l'empêche pas de se faire écraser. L'évaluation de l'ennemi selon le hérisson n'est pas compatible avec l'évolution de l'environnement. A la fin de la deuxième Guerre mondiale, le japon s'est conduit comme un hérisson: les femmes et les enfants coupaient (les bambous contre les armes et canons des Américains, c'était ridicule et tragique. Cette forme de démence collective s'explique par la rigidité des katas qui ont réémergé, ont outrepassé leur champ de validité pour envahir l'ensemble de la société, bloquant le Japon dans la logique d'un militarisme sclérosé. Le fascisme japonais durant la guerre n'a connu que peu de contestations internes: il a fourni une force de cohésion totalisante très efficace mais dans une stratégie militaire aberrante.
PLAYBOY: Vous êtes en France depuis onze ans. Avez-vous eu des difficultés à vous adapter?
TOKITSU: Paradoxalement, plus je comprends la langue française, plus les difficultés augmentent: les problèmes de communication, au départ superficiels, s'approfondissent; la différence culturelle devient plus nette. Plus je vis ici, plus je suis conscient que je suis japonais, imprégné de culture japonaise. J'ai vécu vingt-trois ans au japon et ces années impossibles à effacer créent des racines profondes qui m'empêchent d'avoir d'autres racines. La langue française ne peut atteindre cette place déjà occupée en moi par la langue maternelle. Les cultures ne se greffent pas les unes sur les autres en demeurant intactes: elles se superposent, se mêlent mais en se déchirant; les points de contact entre la culture japonaise et française sont pour moi autant de blessures.
« Vous êtes incorrigibles, vous dégoûtez les gens de faire de la politique. »
PLAYBOY: Qu'est-ce que représentait l'écrivain Mishima pour un Japonais de l'après-guerre ?
TOKITSU: C'était un écrivain très intelligent et sensible qui représentait cette opposition de valeurs entre la modernité et la tradition. Il était un conflit vivant et il vivait très profondément la modernité dans une certaine attitude passéiste. Il n'est pas mort en copiant le hara-kiri mais il a affirmé violemment sa présence dans le temps actuel. La réaction indignée des intellectuels après son suicide s'explique car la société japonaise ne pouvait assumer cet acte violent dans la forme traditionnelle qu'il a prise. Mishima posait le problème de la mise cil forme de la modernité dans le Japon (les années soixante. Il a fait resurgir des valeurs enfouies dans l'inconscient collectif que les japonais avaient cru mortes: ce qui est remonté à la surface, par l'acte de Mishima, nul ne voulait le voir. Fous, nous avons été très frappés par son suicide. Il avait des côtés un peu ridicules et pourtant il a été très lu, commenté et suivi. C'était un homme de lettres moderne qui voulait devenir un homme d'action selon le modèle du guerrier; or les deux n'étaient pas compatibles. Il a tenté de vivre ces deux positions et la seule manière de réconcilier ces aspirations contradictoires fut la mort volontaire. Elle a rajouté un point final à cet enchaînement d'identifications avec l'image du guerrier qu'il avait essayé d'incarner dans son activité d'homme de lettres.
PLAYBOY: Etablissez-vous une différence entre le suicide européen, toujours entaché de connotations romantiques, et le seppuku japonais ?
TOKITSU: Je ne connais pas le sens du suicide européen. Le seppuku n'est pas seulement la mort volontaire: c'est une mort volontaire ritualisée par laquelle on affirme son affiliation aux valeurs traditionnelles des guerriers et sa place dans la société. Seppuku signifie littéralement « s'ouvrir le ventre ». Autrefois on s'achevait seul en se tranchant la carotide. Mais c'était si difficile et douloureux qu'on a rajouté au cérémonial un assistant pour trancher la tête de celui qui s'était déjà ouvert le ventre. L'assistant qui abrège l'agonie n'est pas un bourreau. Ce peut être un ami du mourant ou un expert très respecté qui a été jugé digne d'accomplir cet acte considéré de très haute valeur. Le but visé est de couper le cou sans faire souffrir et sans tacher; ainsi la mort s'opère de façon plus esthétique.
PLAYBOY: Vous-même, en tant que maître de karaté, envisagez-vous de terminer votre vie par seppuku ?
TOKITSU: D'abord je n'ai pas l'intention de mourir pour l'instant. Je ne sais si on peut affirmer l'existence d'un instinct de mort mais je reconnais en moi un intérêt certain pour ce problème. Pour moi, japonais, le geste du hara-kiri m'a été enseigné et garde un sens; après-guerre, on vivait avec l'idée de la mort très proche, elle est restée en filigrane et a imprégné la pratique des arts martiaux. Qu'est-ce que la mort? Vers 17, 18 ans je me tenais souvent au bord d'une falaise. Je n'avais qu'un pas à faire en avant et j'étais mort. Qu'est-ce qui m'a retenu d'avancer ? La mort est une abstraction totale en ce cas: on ne sait pas ce qu'elle est en tant que geste. En s'éventrant soi-même on approche au plus près du mystère d'autant que l'agonie est progressive. On a envie d'interpréter la mort alors qu'une telle interprétation n'a aucun sens. Et quand on est en train de comprendre la mort, il est trop tard, on ne peut plus le dire à personne. Ce problème m'a longtemps tenu à cour et les arts martiaux ont été une manière de le résoudre. Pour moi aujourd'hui la question de la vie et de la mort se situe clans la pratique quotidienne du karaté: cet art martial fait une telle place à la mort, la frôle de si près, comme si l'on se tenait sur une lame de couteau, qu'il l'intègre à la vie quotidienne et en même temps en sursoit l'exécution.
Interview par Pascal Bruckner