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Articles de K. Tokitsu
    Le budo par-delà les barrières culturelles
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De cette manière, la visée d'un adepte se déplace progressivement d'une préoccupation de technique gestuelle simple vers un état d'esprit. Ne pas se troubler devant les sémé et discerner le faux du vrai dans les actes de l'autre, ceci revient à acquérir une perspicacité soutenue par une force d'esprit... Mais il serait faux de dire qu'il y a une étape où l'esprit seul domine car sans la technique corporelle il n'y a pas d'art de combat.

 

La structure du budo est double, il faut être à tout moment prêt à déployer sa violence mais il faut maintenir une lucidité où l'esprit peut capter avec ampleur ce qui se passe alentour. La lucidité permet de transformer votre propre agressivité en potentiel dans un état de tranquillité. Un poème de Miyamoto Musashi communique cette disposition :

« Le torrent hivernal rapide,

l'eau transparente et à la surface calme

comme un miroir reflète la lune. »

Plonger la main dans l'eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c'est aussi le dynamisme du combat. En même temps, la surface de l'eau donne l'image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l'état d'esprit du sabre, montre en effet la double composante de la violence et du calme.

 

Au niveau primaire du combat, celui qui agit par agressivité et avec violence a des chances d'obtenir une victoire. Mais le niveau que nous devons viser en budo correspond à une meilleure maîtrise technique et de soi. C'est celui où l'état d'esprit se reflète de la manière la plus aiguisée. Dans ce cas, sitôt que l'on pense frapper en voulant faire mal à son adversaire, le surmoi chuchote quelque part au fond de la conscience que ce n'est pas bien. Ce chuchotement, si minime soit-il, est suffisamment important pour freiner la spontanéité de l'acte. Je pense que c'est en ce sens que l'on dit :

« Si l'esprit est juste, le sabre est juste ; si l'esprit n'est pas juste, le sabre n'est pas juste. »

Cet enseignement est souvent conçu comme moral mais il est à l'origine technique. L'art du combat est un art pragmatique. Je dirais que la morale découle ici d'un pragmatisme poussé à la limite. C'est la particularité du budo. Il ne s'agit pas de l'association de valeurs morales à la pratique des armes.

Si on cherche à agir spontanément et justement, il faut libérer l'esprit des entraves de la conscience, de là provient l'enseignement de l'esprit vide.

A ce niveau, la recherche de l'efficacité aboutit à une forme de paradoxe car, si on veut vaincre l'adversaire (ce qui veut dire le tuer au sens technique) de la manière la plus sûre, il ne faut pas vouloir vaincre (tuer); il faut se détacher de la victoire, si on veut l'obtenir. Ce qui se rapproche de la maxime : « Il faut s'apprêter à mourir, si on veut survivre. ».

De cette manière l'acte du combat nous conduit à une introspection et à une remise en cause qui nous pousse vers la réorganisation de notre personne en vue d'être plus perspicace, capable de ne pas se laisser perturber, d'agir spontanément et, justement, de déployer ses capacités maximum... Le processus de cette réorganisation est l'entraînement qui comporte une tension vers l'auto-formation. C'est là que naît la pratique du budo.

Si nous survolons de cette manière l'évolution de conscience d'un adepte, nous pouvons comprendre que c'est à partir du moment où il prend conscience de l'importance de ce qui est d'ordinaire invisible que sa formation subjective commence. Ce quelque chose qui est la clef du budo, c'est le « ki ». Autrement dit, aussi longtemps qu'une personne ne réalise pas cette sensation du « ki » dans la pratique des arts martiaux et qu'elle ne parvient pas à construire sa pratique en remettant en cause son être, elle ne pourra justement pas poursuivre le chemin de l'auto-formation, faute d'éclairage dans un chemin ténébreux. En ce sens aussi que je pense que le « ki » est la clef du budo.

Document d'archive écrit en mars 1998
par Kenji Tokitsu - publié dans Numéro spécial du Bulletin Shaolin-Mon ISSN 1261-758 X
Retranscription du texte prononcé le 14 mars 1998 au Taïkaï de Paris par Me Kenji Tokitsu

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