La transmission du budo par les Japonais
Commençons par les difficultés ou les problèmes que rencontrent les maîtres japonais cherchant à transmettre le budo à des étrangers qui veulent construire leur pratique du budo.
Quels sont les problèmes explicites et implicites que rencontrent ces maîtres japonais de budo ?
Pour les maîtres japonais, une des difficultés les plus importantes est la communication des techniques corporelles du budo liées aux aspects spirituels. Car, s'ils veulent vraiment être compris, ils sont obligés de relativiser un peu leur conception de la vie, ce qui les conduit à une certaine mise en cause de leur propre conception du monde. Ce n'est pas une chose facile.
Pour avancer dans la pratique du budo, chacun sait qu'il faut de la concentration, de la volonté, de la conviction, voire un esprit immuable... afin de pouvoir persévérer durant des années d'entraînement. Pour la plupart d'entre eux, les maîtres puisent l'énergie nécessaire pour nourrir la pratique du budo dans la sensation d'une recherche de la perfection. Or cette sensation, même lorsque cela n'est pas bien conscient, procède d'une démarche visant à s'approcher de l'état de perfection représentée par le syncrétisme de l'image de Bouddha et de celle des dieux shintoïstes, valeur présente en profondeur dans la société japonaise. Elle comporte une intuition qui fusionne le monde humain et l'univers cosmique. C'est pourquoi les Japonais ont tendance à la considérer comme une valeur universelle et à présupposer qu'elle est présente chez ceux auxquels ils s'adressent, même s'ils appartiennent à une autre culture. C'est là le problème.
Cette tendance à l'universalisme peut s'exprimer par la générosité dans une situation confortable mais il faut noter qu'elle était une des justifications de l'idéologie de domination du monde durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce n'est pas par hasard si, durant les guerres, le budo a été facilement confondu avec un nationalisme qui excluait en effet toute valeur de vie autre que celle du Japon Impérial.
La constance et la tension de l'effort demandé par le budo tendent à renforcer la vision de l'universalité de la valeur de la vie portée par la voie car avoir plusieurs visions peut conduire dans le « mayoï » (la perte de direction à suivre). Le budo forge la force d'aller directement vers l'objectif, même parfois au détriment de la pensée critique.
Cependant, la possibilité de pratiquer le budo en ayant pour objectif la formation de l'homme, avec une diffusion de ses disciplines à l'échelle planétaire, est un thème de discussion actuel au Japon. De mon point de vue, cela n'a de sens que si nous trouvons une autre manière de capter l'essentiel du budo, en le dégageant de la cosmogonie japonaise. C'est cette dimension du budo japonais que je m'attache à définir. Elle seule permettrait de communiquer dans la culture occidentale ce qui fait l'essentiel du budo. Pour aller plus loin, je pense qu'il n'y a pas un budo unique, mais des possibilités multiples dans la pratique et l'appréciation du budo.
Dans cette situation, j'ose dire que la plupart des maîtres japonais, surtout ceux qui sont âgés, sont peu conscients de la pluralité des visions de la vie auxquelles le budo est confronté aujourd'hui. C'est principalement à cause de leur éducation et aussi des barrières de la langue et du manque d'expérience de communication avec les étrangers...
Il faut reconnaître que peu de maîtres sont disposés à comprendre les systèmes de pensée autres que ceux des Japonais, surtout en ce qui concerne la pratique du budo. Pour la plupart des maîtres âgés, le budo est unique et, par conséquent, la communication du budo ne peut être qu'unilatérale : du maître aux élèves et des Japonais aux étrangers. Il est impensable pour eux que le concept de budo soit réexaminé et puisse être modifié ou précisé par le contact culturel avec des étrangers. Pourtant, à l'heure actuelle, je trouve qu'il est temps de réexaminer et préciser le concept du budo, puisque la pratique du budo est aujourd'hui devenue une pratique planétaire et que cette situation me semble se renforcer.
Les maîtres japonais sont souvent très généreux à l'égard des étrangers dans la mesure où leur point de vue n'est pas ébranlé. Je pense que ce fait provient principalement de l'illusion de compréhension qu'entretient l'insuffisance de la communication linguistique. Lorsque celle-ci se dissipe et que le malentendu se révèle, ils peuvent paraître égocentriques, incompréhensibles, hermétiques à leurs élèves européens. Je pense que certains adeptes ont fait cette sorte d'expérience.
J'ose indiquer ces aspects positifs et négatifs puisqu'ils me semblent refléter des problèmes fondamentaux que nous devons dépasser pour le budo de l'avenir.
Or si les maîtres japonais ne sont pas capables de guider ou de communiquer correctement le budo à l'extérieur, le budo hors Japon risque de prendre un visage méconnaissable en perdant ce qui fait sa qualité spécifique.
Surtout pour le kendo, la responsabilité des maîtres japonais est d'autant plus lourde qu'au Japon les maîtres de haut niveau sont incomparablement plus nombreux que dans d'autres pays. Leur responsabilité est multiple et lourde puisque, à mon sens, c'est la seule discipline du budo actuel où est préservée l'idée du budo en son plein sens à travers la pratique du combat.
Tandis que les autres disciplines du budo pour les unes se confondent avec les sports de combat ou pour d'autres se limitent à la pratique quasi exclusive des kata, ce qui donne, bien qu'à tort, l'impression de pratiques folkloriques. Il faut reconnaître aussi qu'aujourd'hui la valeur du kendo est menacée au point de rendre fragile son fondement.
Dans cette situation, la responsabilité des maîtres et des adeptes japonais consiste en premier lieu à préserver et développer le patrimoine culturel, le kendo et le budo ; en second lieu à le communiquer et le transmettre aux autres. Pour cela, il faut avoir une vision large du monde du budo afin d'analyser et comprendre la situation actuelle du Japon et des autres pays, et d'élaborer une théorie et une méthode de communication du budo qui puisse y répondre pleinement.
Pour ces raisons, je pense qu'une évolution et une progression des maîtres et chercheurs japonais s'impose et qu'elle est décisive pour l'avenir du budo.
Document d'archive écrit en mars 1998
par Kenji Tokitsu - publié dans Numéro spécial du Bulletin Shaolin-Mon ISSN 1261-758 X
Retranscription du texte prononcé le 14 mars 1998 au Taïkaï de Paris par Me Kenji Tokitsu