![]() |
Le niveau et la profondeur.
Réfléchir à cette question est nécessaire pour un adepte du Budo contemporain car il doit concevoir clairement la grandeur et la hauteur de la montagne qui lui fait face s'il veut véritablement l'escalader. La conscience de la hauteur et de la grandeur de l'objectif est le point de départ obligé de quiconque songe à élaborer une méthode. Comme pour la réflexion linguistique, il est indispensable d'avoir des doubles critères, diachroniques et synchroniques, pour aborder le phénomène du niveau dans les arts martiaux. Ainsi le niveau de Musashi doit être conçu d'abord par rapport à la situation particulière de l'époque où il a vécu. Ses qualités s'affirment en regard de celles de ses contemporains. Il est ensuite nécessaire de situer le niveau atteint par Musashi par rapport aux adeptes qui ont vécu avant et après lui. Pour prendre un exemple, l'art de sabre était bien plus raffiné à la fin de l'époque Edo et certains adeptes voyaient alors l'art de sabre à partir d'un sommet que Musashi ne pouvait pas concevoir. Cela n'a donc pas de sens de se demander : « Qui était le plus fort ? Musashi ou un tel d'une autre époque ? » car l'art de sabre est comme tout autre art, il est susceptible de progresser, d'évoluer et donc aussi de se dégrader selon l'époque et la situation.
Ce qui importe pour nous est, d'une part d'essayer de concevoir la qualité et le niveau d'un adepte dans sa situation historique et, d'autre part de situer ses qualités par rapport à celles qui dominent à d'autres moments historiques, en particulier de les confronter à notre propre situation et à notre pratique. S'il n'y a pas ce double travail, je pense que nous ne pouvons pas réellement tirer bénéfice des éléments historiques pour l'élaboration d'une méthode.
Les critères d'appréciation du niveau en sabre.
La notion de niveau n'est pas simple et les mêmes critères ne peuvent pas être appliqués uniformément à toute l'histoire de sabre. Il me parait indispensable de tracer quelques lignes de démarcation dans cette histoire, afin de tenir compte des particularités du temps dans lequel a vécu chacun des adeptes. Même si la forme est semblable, le contenu du combat n'est pas toujours le même. Je pense que les critères applicables au niveau varient selon que l'on se situe au moment où la formalisation du sabre émergeait des champs de bataille (Musashi a vécu à la fin de cette période), au moment où l'art du sabre a atteint son point de perfection deux siècles et demi plus tard ou aujourd'hui.
Rappelons le combat contre Sasaki Kojiro : Si nous reprenons le roman de E. Yoshikawa, Musashi arrive sur le lieu de combat avec plusieurs heures de retard, ce qui énerve considérablement son adversaire. Dans le contexte du combat de compétition, Musashi aurait été disqualifié et Kojiro vainqueur. Mais Kojiro, qui n'est pas moins fort que Musashi, s'irrite et se voit infliger une défaite. Dans ce roman et dans les autres documents, il est perceptible que Kojiro aurait pu être supérieur quant aux techniques de combat, c'est une des raisons majeures de la ruse de Musashi. En tout cas, Kojiro a perdu une fois, une seule fois. Par une seule défaite, il est envoyé dans le silence éternel ; le talent de Kojiro ne revient plus. Si cela avait été un combat sportif, il aurait pu être vainqueur lors des prochains combats. Et en tirant une bonne leçon de cette expérience, il aurait pu devenir plus vigilant et devenir un adepte sans faille. Il en aurait été de même si Musashi et Kojiro s'étaient battus au shinaï et en armure de protection, ce qui est devenu d'usage un siècle plus tard. A partir du deuxième affrontement, Kojiro aurait pu avoir une chance de gagner et il aurait pu perfectionner son art et laisser une trace importante dans l'histoire. Or, par une seule faute d'un instant, toutes ces suppositions deviennent vaines. Tel était le contexte du combat au temps de Musashi.
Pour comprendre les ouvrages de Musashi, il faut d'abord comprendre que Musashi a créé et forgé son art dans cette situation. Il a écrit plusieurs ouvrages au cours de sa vie. Très jeune, à l'âge de 22 ans, il écrit « Hyo do kyo » (le miroir de la voie martiale), il y note 28 savoirs essentiels pour l'art de sabre. Plus tard, il écrit « Hyoho sanju-go ka jo » (35 articles sur l'art de sabre), c'est un ouvrage qui prépare le « Gorin no sho » et présente une grande similitude avec celui-ci. Musashi a mis vingt mois à écrire le « Gorin no sho » et il est mort une semaine après l'avoir terminé en 1645. Il avait alors 62 ans.
Les textes de Musashi sont beaucoup plus clairs que ceux de ses contemporains mais la signification de chaque mot a une épaisseur telle que le sens est déformé si nous cherchons à établir une correspondance mot à mot avec une langue autre que le japonais. C'est pourquoi je vais tenter de présenter le « Gorin no sho » en apportant quelques commentaires nécessaires à sa compréhension, cela à partir d'autres documents et de ma réflexion et de ma pratique de Budo.
Nous allons examiner à partir du prochain numéro l'art de Musashi qu'il désigne du terme « Hyôhô » (méthode de stratégie).
Document d'archive écrit en 1986
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
