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Il reçoit quatre vassaux le premier jour. Le premier contact revêt toujours un aspect de duel ; le premier vassal prend le bokken sans dissimuler une légère excitation mêlée d'inquiétude. Bokuden le reçoit en le dominant d'une façon incontestable sans porter de coup réel. Avec chacun des quatre, il porta le coup décisif sans frapper réellement, en arrêtant chaque coup juste avant le contact de la peau. Cette précision des coups est nécessaire pour l'entraînement avec le bokken. Quelques centimètres d'erreur de frappe peuvent entraîner un accident grave, voire la mort. L'entraînement au sabre, à cette époque, exigeait, avant tout, la capacité de supporter la douleur car il était quasiment impossible de ne recevoir aucun coup de bokken au corps au cours d'exercices répétés où l'on travaillait avec puissance. La façon de s'entraîner de Bokuden plaît à ses élèves provisoires et tous, les jours, il reçoit des nouveaux élèves qui, parfois, viennent par pure curiosité.
Durant un mois, en faisant face à de nombreux adeptes, Bokuden saisit les tendances générales de l'école de Kyoto et il constate une chose : les adeptes de l'école de Kyoto font des mouvements que l'on considérerait comme inutiles à l'école de Kashima. Mais cela ne signifie pas l'infériorité de l'école. Au contraire, si un adepte est capable de maîtriser des gestes aussi variés sans perdre la puissance de frappe, il sera redoutable. Le sabre de Kashima est directement enraciné dans le combat de champs de bataille où l'on est vêtu d'armures mais lorsque Bokuden va devoir se battre devant le Shogun, ce sera en habit ordinaire et, de plus, contre un adepte qui est habitué à cette forme de combat. Cette réflexion n'effraie pas Bokuden qui pense être protégé par le Dieu de Kashima, le Dieu des Armes.
Le combat devant le Shogun
Le jour du combat approche. Bokuden s'aperçoit qu'il est en prise à une impression désagréable qu'il ne sait pas définir. Il est étonné le jour où il comprend que c'est la peur qui a dû se glisser dans son esprit, malgré lui, en raison de l'attente. Il ressent le devoir de gagner à tout prix car il représente l'école de Kashima qui recèle les âmes de ses ancêtres.
Il se rappelle à ce moment une phrase familière : « Ne frappe pas en voulant frapper, laisse le sabre jaillir d'une surface d'eau calme, le reflet de la lune ne tremblera même pas... », puis une autre : « L'esprit est en état d'attente, le corps est prêt à s'élancer... ». Ces phrases, il les connaît si bien, car elles se trouvent dans un ensemble de poésies qui condense l'enseignement de l'école et, depuis son enfance, il les a répétées maintes fois pour les apprendre par coeur. Mais c'est à ce moment que, tout d'un coup, elles résonnent d'un ton tout-à-fait nouveau dans son esprit. « C'est cela que veut enseigner la tradition de l'école. ». En récitant de nouveau à haute voix ces phrases, il réussit à chasser toutes les préoccupations, la pensée du devoir, le désir de vaincre, la peur de mourir et pense : « Je suis avec le Dieu de Kashima...». Bokuden a véritablement l'impression d'avoir entendu à travers cette phrase la voix de l'un de ses aïeux qui avait dans un passé lointain formalisé son expérience dans cette brève poésie en désirant transmettre l'attitude essentielle pour affronter le combat. Cet enseignement résonne dans l'esprit de Bokuden en traversant le temps et les générations, en faisant sauter les écailles de ses yeux. Le jour du combat, il se lève comme d'habitude et s'exerce aux huit kata de base de l'école de Kashima. Il se lave avec l'eau du puits qui se trouve dans le jardin pour purifier son corps et son esprit, faisant ainsi il prie le Dieu de Kashima. Il revêt des vêtements neufs et attend le moment du départ en méditant les yeux fermés. Son esprit était calme.
Bientôt arrive un vassal du Shogun avec un palanquin. Bokuden y monte. Dans l'étroit espace du palanquin, il se dit : « Il est probable que, dans quelque temps, je retournerai dans un cercueil encore plus étroit mais qu'est-ce qui va changer en fait ? Dans cet univers, que je meure ou que meure une fourmi, rien ne changera. Notre vie est liée à la mort, que ce soit aujourd'hui ou demain. La mort ne me fait pas peur.» Le palanquin arrive bientôt au temple de Kiyomizu. Le jardin est clôturé de panneaux de toile, délimitant un espace où attendent en grand nombre des notables de la cour de l'Empereur et des vassaux du Shogun. Bokuden apprête sa tenue pour le combat, plaçant un bandeau sur son front et attachant ses manches. Les vassaux de Ohuchi qui ont suivi son enseignement l'assistent dans ces préparatifs. Bokuden prend son bokken qui a été taillé dans le bois dont on fait les biwas. Chacun d'un côté, les deux combattants pénètrent dans l'enceinte et saluent le Shogun, en mettant un genou à terre, puis le juge en s'inclinant. Puis, Okamoto et Bokuden gagnent les places désignées, éloignées d'environ cinq mètres. Okamoto a environ le même âge que le père de Bokuden. Okamoto prend la garde au milieu. Bokuden prend la garde en haut, à droite. Tous deux se rapprochent progressivement, chacun sondant la respiration de l'autre. Le silence qui les sépare est traversé du « ki » émanant des deux adversaires. Bokuden lance une attaque feinte, en biais vers l'épaule gauche d'Okamoto, celui-ci pare. C'est alors que Bokuden, arrêtant cette attaque feinte, retire son sabre et frappe pour renvoyer le sabre d'Okamoto. Sous l'effet du coup violent de Bokuden, le sabre de son adversaire se brise en deux et, d'un même geste, la pointe du sabre de Bokuden se porte au cou de son adversaire, s'arrêtant au contact de la peau.
La victoire de Bokuden est incontestable.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
