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Maitre Kenji Tokitsu dans les revues et la presse internationale

Un entretien avec Kenji Tokitsu
14-05-79 11:29
Il y a: 29 yrs


AUTEUR : LE NOUVEL OBSERVATEUR


Categorie: France, L France



LE DOCUMENT DE LA SEMAINE

UN ENTRETIEN AVEC KENJI TOKITSU

En France, en Occident, le karaté est, avec les transistors et les motos, le produit « made in Japan » qui se vend le mieux. Mais dans quel état nous parvient-il ? Cet art qui, là-bas, a tant d'affinités avec la calligraphie ou la méditation n'est plus, à la sortie des bals du samedi soir, qu'une recette pour cogner plus fort. La brutalité, les mythologies de la force, le désir d'être invulnérable n'ont-ils pas dénaturé les principes dont cette école de sagesse s'inspire depuis des siècles ? Dans un livre étonnant, « la Voie du karaté », publié au Seuil, le jeune maître japonais Kenji Tokitsu a décrit l'infinie complexité de cette pratique du corps qui ne vise qu'à la maîtrise de l'âme. Il répond ici aux questions de Catherine David.

Pour les Occidentaux, un champion de karaté, c'est une espèce d'Hercule de légende dont les mains et les pieds sont affûtés comme des couteaux et qui passe son temps à casser des briques. Vous, par exemple, est-ce que vous êtes capable de casser des briques avec vos mains ?

Kenji Tokitsu - ÿa dépend de leur épaisseur... ÿa m'est arrivé, autrefois, quand j'étais étudiant au Japon. Tous les ans, à l'université, on organisait des exhibitions avec ce genre de tour de force. Mais cela n'a strictement aucun intérêt et je ne le fais jamais. Il y a des gens, bien sûr, qui ont besoin de ça pour se donner confiance. Mais ces' activités de démonstration sont tout à fait à l'opposé de ma conception du karaté. Et puis, vous savez, on dit souvent, en effet, que les mains et les pieds deviennent comme le sabre ou la lance. Mais ce n'est pas parce qu'ils deviennent tranchants ou piquants ; c'est parce que, dans leur relation avec les points vitaux de l'adversaire, ils deviennent d'une efficacité incomparable. Il n'y a rien de magique là-dedans.

Le corps de l'homme est fragile. Les techniques de combat sont élaborées en fonction de ces faiblesses que tous les hommes possèdent. Si on frappe n'importe comment, si on n'en tient pas compte, cela ne sert à rien. Ce qui est important, c'est de connaître non seulement les points vitaux de l'adversaire mais aussi les siens. C'est en cela que le karaté est une autodéfense.

Mais, dans les briques, il n'y a pas de points sensibles ?
K. T. - Tout le monde peut casser des briques. Tous les hommes possèdent la force nécessaire pour cela. Quelqu'un de très costaud qui n'a jamais fait de karaté peut le faire. Mais cela dépend de l'épaisseur des briques. Je sais très bien que je ne pourrais pas casser cette table en bois, par exemple. Bien sûr, il y a des légendes qui courent. On raconte que certains karatékas de haut niveau ont réussi à casser plusieurs épaisseurs de briques, ou des murs en pierre. Ce n'est pas impossible. Mais la recherche ne doit pas se faire dans cette direction.

Pourtant, vous vous êtes entraîné pendant des heures à taper sur une planche...
K. T. - Oui, sur un makiwara. Au début de mon séjour en France, je m'entraînais très intensément. Tous les matins, je donnais mille coups de poing de chaque côté sur cette planche spéciale. Quatre cent cinquante coups de chaque pied - des coups de trois espèces différentes.

ÿa vous prenait longtemps ?
K. T. - Deux heures et demie, sans interruption. C'était mon exercice du matin. Après, j'allais déjeuner au restaurant universitaire.

L'après-midi, je donnais quatre cours qui duraient en tout environ cinq heures, et je m'entraînais avec les élèves. Au Japon, on dit que pour savoir donner un coup de poing direct il faut trois ans d'entraînement quotidien. Mais pour que ce coup de poing devienne vraiment efficace, il faut bien dix ans...

Vous devez vous sentir tout à fait invulnérable...
K. T. - Oh non ! Je suis au contraire très vulnérable. Disons, plus exactement, que je suis mortel.

Qu'est-ce qui se passera si vous luttez contre Muhammad Ali, par exemple?
K. T. - Je n'en sais rien. Un combat réel, c'est un combat à mort. Au fond, quand il s'agit de la vie et de la mort, celui qui peut gagner, c'est celui qui est capable de mourir. Lorsqu'on est froissé par la peur, on ne peut pas réagir convenablement. Dans un combat réel, il n'y a pas de différence entre un débutant et un expert. Le combat, ce n'est pas quelque chose de beau. C'est très violent, très cruel. Quand deux lions se battent, celui qui a le dessus est toujours blessé.

C'est tout de même un avantage d'être costaud, non ?
K. T. - Oui et non. Jusqu'à un certain niveau, c'est un avantage. Mais, très souvent, les gens qui sont forts ont tendance, à cause précisément de leur puissance, à négliger les autres aspects. Les gens apparemment fragiles, du fait qu'ils ont conscience de leur faiblesse, font ce qu'il faut pour la surmonter. Dans" le long terme, ils ne sont pas défavorisés, au contraire. Il y a au Japon des karatékas de très haut niveau, bien qu'ils soient très petits et apparemment peu vigoureux.

Et les femmes ?
K. T. - C'est plus compliqué. Soit elles ont une morphologie d'hommes et travaillent comme eux. Soit, et c'est le plus fréquent, elles sont fines, et alors elles ne peuvent pas savoir ce que c'est que le karaté parce qu'à l'entraînement les hommes avec lesquels elles travaillent ne les attaquent pas intensément, comme ils le font avec les autres hommes. Le problème se pose d'une manière semblable au Japon, pour les femmes karatékas. En fait, ce n'est pas un problème de karaté, c'est un problème de rapports entre les femmes et les hommes. Et puis, quand les femmes parlent du karaté, c'est du karaté masculin qu'elles parlent. C'est une copie. Il faudrait tout un travail d'adaptation morphologique et psychologique, mais qui ne pourrait être fait que par les femmes elles-mêmes.

Vous n'avez pas peur de mourir ?
K. T. - Ca dépend. J'ai peur de mourir en avion. Mais dans la pratique du karaté, tous les jours, je suis en présence de la mort. Non que j'y pense tout le temps. Mais elle est là, dans la vie, et quand je fais mes exercices, ces mouvements rituels très codifiés qu'on appelle les katas, par exemple, j'éprouve une sorte d'abandon de ma propre vie. Comme si, pour moi, comme autrefois pour les guerriers japonais, le temps de la mort était en avance sur lui-même. Mais ce sentiment d'abandon, pour nous, c'est une chose tout à fait naturelle. Cela arrive chaque fois qu'on fait une chose à fond, qu'on suit une voie jusqu'au bout. Un homme doit avoir, quelle que soit la discipline qu'il a choisie, l'expérience vécue de la limite de son existence. Il doit aller tout près de la mort. ÿa peut passer aussi bien par la cérémonie du thé...

On va près de la mort en accomplissant la cérémonie du thé ?
K. T. - Lorsque vous atteignez la sensation que vous préparez réellement le thé, ou ,que vous êtes réellement en train de le boire, c'est la fin de votre vie. Mais ce n'est pas triste. C'est comme si vous étiez en train de vivre votre vie à travers le thé. Si on ne connaît pas la mort, on ne connaît pas la vie. ÿa fait mal, ça fait souffrir, la mort. Quand l'image qu'on en a, c'est celle d'une toute petite balle de revolver, alors on peut faire des comptes, additionner les morts. Mais chacun de ces chiffres représente une souffrance qu'on ne peut même pas éprouver. Alors, bien sûr, à ' notre époque, le combat réel n'a plus aucun sens. Les gens qui se mettent à faire du karaté pour se protéger sont dans l'illusion. Après tout, une balle de revolver, c'est bien plus efficace. Non, le sens du karaté se trouve ailleurs. Et il n'est pas à chercher non plus dans la compétition. On peut bien collectionner les coupes par milliers, ça ne prouve absolument rien...

Vous vous situez où, dans la hiérarchie des grades ?
K. T. - J'ai eu mon cinquième dan.

ÿa veut dire quoi, ça ?
K. T. - ÿa ne veut rien dire. Les Français valorisent beaucoup les grades. Ils ont institué un septième, un huitième dan. Il n'y a pas de raison que ça s'arrête. Pourquoi pas dix, ou trente ? Evidemment, au-dessus de dix, ça ne fait pas sérieux. Mais, pour

moi, cela n'a absolument aucun sens. Ce genre de distinction, cela suppose une appréciation extérieure. Cela sert à se faire

 

« L'essentiel, dans le combat, c'est de prendre conscience de sa propre mort et de celle de son adversaire »

Mais, pour devenir cinquième dan, il faut bien faire des compétitions ?
K. T. - J'en ai fait quand j'étais étudiant. Mais, depuis huit ans, j'ai totalement cessé. Quant aux grades, je les ai toujours passés au Japon. Et ce n'était pas une compétition. J'ai passé mon quatrième et mon cinquième dan sous la surveillance de mon professeur. Il était seul à décider. Cela consistait en plusieurs combats avec des karatékas de différents niveaux, supérieurs et inférieurs. Cela dure environ trois heures. Et c'était un exercice inoubliable, parce que je n'avais pas le sentiment de passer une épreuve ou un examen au sens où on l'entend habituellement. C'est un moment où l'on ne se contente pas de régurgiter ce que l'on sait déjà, mais un moment où l'on apprend. C'est un moment d'initiation Le contraire d'une compétition.

Alors, vous en êtes où, à votre avis ? Proche de la perfection ?
K. T. - D'une certaine perfection, oui. Mais ce n'est pas suffisant du tout. Je ne suis même pas à mi-chemin. Au fond, je ne suis qu'un débutant. Au Japon, j'ai eu un professeur, un drôle de type de soixante-trois ans. Il était convaincu que c'était lui le meilleur. C'était tellement évident pour lui qu'il n'avait même pas le sentiment d'être prétentieux quand il le disait. Il est persuadé qu'il vivra jusqu'à cent cinquante ans. ÿa ne fait pas l'ombre d'un doute. Et il va continuer à faire des progrès jusqu'à cent cinquante ans...

Il a de la chance...
K. T. - Si je vous raconte ça, c'est pour préciser ce que je viens de dire. Si, comme je le pense, le seul critère valable se trouve à l'intérieur de soi, si le seul juge est soi-même, il y a là un risque : celui de tomber dans l'autosatisfaction. C'est pourquoi il faut une exigence constante, une critique vigilante. Si l'on n'a pas cette attitude critique, la sanction est immédiate : on arrête de progresser. C'est une attitude d'esprit très difficile pour les Occidentaux. Ils ont toujours besoin d'être rassurés par des institutions. Par l'extérieur. Ils ont besoin de quelqu'un qui les classe premier, deuxième, troisième... Ils n'arrivent pas à comprendre que le karaté n'est pas un sport.

Est-ce qu'un Occidental peut atteindre le niveau des maîtres japonais ?
K. T. - Pourquoi pas ? En principe, c'est tout à fait possible. A ma connaissance cela n'est encore jamais arrivé. Pourtant, il y a des Occidentaux très doués, physiquement et mentalement. Mais, quand ils atteignent un certain niveau, immanquablement ils dévient, ils se mettent à faire du sport, à réduire le karaté à une seule dimension. Et là, quelque chose d'essentiel leur échappe. Ce n'est plus un art martial.

Est-ce que cela ne vous semble pas un peu irresponsable d'enseigner des tactiques si efficaces à des gros bras qui viennent là pour pouvoir épater leurs copains à la sortie des bals du samedi soin ?
K. T. - Ils viennent peut-être tout d'abord dans cet état d'esprit. Mais tout l'entraînement consiste justement à leur faire découvrir quelque chose de plus intéressant que la bagarre. Vous savez, on ne peut pas faire de progrès si l'on ne comprend pas que la tension nécessaire, c'est justement ce qui rend efficace à la fois la technique et le contrôle. On ne peut pas séparer les deux. J'essaie de leur expliquer que s'ils font les mouvements en restant dans l'état d'esprit habituel, sans cette tension, cela devient comme un jeu. Quand on se trouve en situation de bagarre, il importe, avant d'utiliser ses connaissances, de se situer dans l'état du combat réel. C'est-à-dire de prendre conscience de sa propre mort et de celle de l'adversaire potentiel. Alors, il ressent un décalage. Il ne peut pas ne pas se rendre compte que ce n'est plus un jeu. Le fait de se mettre dans cet état d'esprit suffit souvent à créer un changement d'atmosphère tel que cela s'arrête là et que la bagarre n'a pas lieu. L'autre jour, j'attendais un taxi, boulevard Saint-Germain. Devant moi, il y avait une vieille dame. Il faisait froid, on attendait depuis dix minutes. Et, derrière moi, il y avait trois garçons. Quand le premier taxi est enfin arrivé, ils ont voulu passer devant la vieille dame et monter dedans. La dame a protesté. Malgré cela, l'un d'eux a commencé à s'asseoir. J'étais indigné. Je l'ai pris par les épaules, je l'ai fait sortir et j'ai fait monter la dame. Le taxi est parti. J'ai continué à attendre. Les trois types étaient vexés. Ils étaient tous les trois plus grands que moi. J'ai senti, dans leurs regards et leurs attitudes, qu'ils voulaient se battre, que la ba garre était peut-être inévitable. Alors, spontanément, je me suis préparé. J'étais tout à fait prêt, je n'avais pas peur. Il y a eu un court moment d'arrêt dans le temps, pendant lequel je me suis mis dans cet état de tension dont je parlais tout à l'heure. Ils ont dû sentir quelque chose, puisqu'ils sont partis. L'un d'eux s'est écarté, il a tiré le deuxième puis le troisième par la manche. Et la bagarre n'a pas eu lieu. C'est pour ça que je dis que le karaté n'est dangereux que si l'on n'équilibre pas l'efficacité par la tension. Si vous voulez, faire du karaté sans contrôle, c'est un peu comme manipuler un fusil ou un sabre sans avoir conscience du danger. C'est ce qui se passe _ quand on réduit le karaté à un sport. ' -

Vos élèves racontent que vous êtes capable de fondre droit sur eux de l'autre bout de la pièce, le poing tendu, et de vous arrêter quand ce poing n'est qu'à un millimètre de leur visage. Comment est-ce possible ?
K. T. - ÿa, c'est un contrôle qui se manifeste extérieurement. Ce n'est possible que lors
'qu'on possède le contrôle intérieur. On n'a pas besoin de contrôler quand il n'y a rien à contrôler. Les techniques d'attaque et de défense deviennent dangereuses si elles ne sont pas contrôlées. Le contrôle, c'est la volonté, l'attention. La main qu'on pose n'est pas coupante. Elle ne le devient que si elle prend la forme d'attaque, dans l'élan. Mais l'élan, ce n'est pas seulement la vitesse. C'est aussi la puissance mentale. La main n'est pas, comme le sabre, dangereuse en soi. Elle écrit, touche, elle fait ce que font toutes les mains. Ce qui la rend dangereuse, c'est précisément ce qu'il s'agit de contrôler. Lorsque j'arrête mon poing de cette façon, ce n'est pas le résultat d'un calcul, c'est un sentiment que j'ai de la distance. Disons que le calcul est inconscient. Je me fie à cette sensation, faite du regard de l'autre, de l'épaisseur de l'air. Ce n'est pas moi qui regarde, c'est mon poing qui regarde. La tension, c'est à la fois ce qui rend efficace et ce qui permet le contrôle.

« Avant de devenir karatéka, je flottais dans mon corps... »

Alors, le karaté, ce n'est pas un sport ?
K. T. - Pas pour moi. Il y a des gens, bien sûr, qui le pratiquent comme un sport. Mais, pour moi, c'est une façon d'établir mon existence. Quand j'ai commencé, c'est parce que je ne sentais pas mon existence suffisamment enracinée dans la terre. Je me sentais flotter dans mon corps. C'était très angoissant. C'était probablement une angoisse que partageaient beaucoup de Japonais de ma génération...

Vous êtes né juste après la guerre...
K. T. - Juste après la défaite. Dans le Japon meurtri de cette époque, il y avait une tendance très forte à déprécier la culture du passé. Or les gens de la génération de ma mère, par exemple, avaient un mode de vie très intériorisé, gouverné par ce qu'on appelle le kata. Le kata, dont la traduction littérale serait le moule, ou la forme, c'est le nom que l'on donne, dans le karaté, à des exercices très spécifiques grâce auxquels la technique de combat s'est transmise à travers les siècles. Mais ce mot désigne aussi les règles, toutes intérieures, non écrites, sur lesquelles les Japonais fondaient leur vie. Les Japonais étaient très résistants à la douleur, à la misère, aux -difficultés. Et ce n'est pas simplement parce qu'ils en avaient l'habitude. C'est parce qu'ils avaient le kata. Par exemple, dans les familles de samouraïs, le kata consistait 'à être toujours capable de faire hara-kiri ou plutôt seppuku. Quand on considérait qu'on déviait de la voie qu'on avait choisie, et que c'était une honte, la seule façon de se purifier, c'était de se tuer. Mais pas n'importe comment. De cette manière ritualisée, codifiée. De façon plus générale, le kata, c'est la maîtrise de soi, la capacité de se mener dans une direction. Je ne peux expliquer de quoi il s'agit qu'à la manière de Mori Ogaï, ce médecin et homme de lettres de l'époque meiji. Il avait vécu en Allemagne, il s'était familiarisé avec cette forme de liberté qui existe en Occident. Mais, à la fin de sa vie, de retour au Japon, il a éprouvé le besoin de rester fidèle à son kata. Il racontait qu'il avait eu la vision, un jour, d'un grand chariot qui serait traîné par un ouvrier. Devant ce chariot, la route s'ouvre, les passant s'écartent. En général, il aurait été rempli d'objets, de marchandises. Mais le kata se réalise le jour où le chariot est vide. L'ouvrier le traîne quand même, et les chemins s'ouvrent devant lui de la même façon. Mori Ogaï mettait toute sa passion dans cette image : c'est un chariot, c'est un kata qui passe. Le kata, c'est le fait de tirer le chariot même s'il est vide... Avant la guerre, malgré tous les changements, la modernisation, l'ouverture du Japon sur le monde, les Japonais conservaient le kata, certaines formes de comportement guerrier au tréfonds de leur existence. Et puis, brutalement, après la défaite, tout cela s'est mis à vaciller. D'où l'angoisse des jeunes gens de ma génération. Ils avaient perdu le kata...

« Ce vide dans lequel je me laisse aller... »


Si vous étiez né avant la guerre, vous auriez pu être un kamikaze ?
K. T. - C'est tout à fait possible. Cela n'avait rien d'extraordinaire...

Au début de votre livre, vous racontez qu'un jour, en route vers le lycée, vous avez essayé de « marcher réellement, d'être présent dans chaque pas ». Et c'est là que tout a commencé pour vous. ÿa veut dire quoi, être présent dans chaque pas ?
K. T. - Ce n'est possible que si l'on n'y pense pas. Si vous vous dites : je suis en train de faire ceci, et en même temps je suis à l'extérieur de moi-même, et je regarde ce que je fais,. vous vous séparez de vous-même, vous tombez dans l'angoisse. Etre présent dans chacun de ses gestes, c'est simplement le ressentir, rien d'autre. Moi n'existe pas. Moi qui fais cela, qui pense cela, qui ressens cela n'existe pas. Moi est là, un point c'est tout. Moi est dans le geste. C'est tout.

Pour me faire comprendre, il. faut que je vous parle de la méditation. Pas au sens religieux où on l'entend généralement. Ce n'est pas l'aspect religieux qui m'intéresse. Voyez-vous, l'esprit de l'homme peut partir dans deux directions. D'un côté, il y a l'élaboration logique, la théorisation. Quand on réfléchit de cette manière, le temps est canalisé. On le sent passer au fur et à mesure. On vit ce temps, ce changement. Or de l'autre côté, dans ce que j'appelle la méditation, la conscience passe dans ce que j'appelle le temps éclaté. Il n'y a plus, alors, de perception précise de la durée. Il y a un vide, dans lequel on se laisse aller. Il n'y a plus de bornes. Le temps éclate. Il n'y a plus de perception de soi en train de faire des choses, ou de penser.

Dans le karaté, lorsqu'on fait les exercices de kata, ou en situation de combat, les maîtres vous disent souvent qu'il faut être dans un état comparable au sommeil. Bien sûr, on ne dort pas vraiment, mais on est dans un état très proche de celui qui précède immédiatement le sommeil. Dans -le zen, quand on parle du vide, c'est à cette manière de passer le temps, de situer sa conscience, qu'on fait allusion.

Je suis terriblement insomniaque. La pratique du karaté m'a un peu aidé, mais j'ai encore beaucoup de mal à m'endormir, surtout quand, j'essaie. d'écrire, de penser à certaines choses.; Les somnifères ne me servent pas à grand-chose. En désespoir de cause, je me suis mis à méditer. Et depuis je m'endors saris difficulté. Je calme ma respiration, je me situe dans le temps éclaté, et je laisse apparaître une image dans ma tête. Puis je me laisse aller, mais en me donnant une direction : je remonte dans mon passé. Au fur et à mesure que le temps s'écoule à rebours; j'atteins une certaine image de mon enfance.. J'ai deux ou trois ans. Alors, cette image est comme une bulle d'air qui flotte au -fond de l'eau et qui monte doucement vers la surface. ÿa monte, ça monte, ça monte, et, au moment où cette image sort de l'eau, il y a un renversement de ma perception consciente, le sommeil est déjà réalisé, je suis endormi. Si, comme le disent les psychanalystes, le sommeil est une sorte de régression, on pourrait considérer que je cause volontairement cette régression. Mais, le point de départ, c'est ma faculté de me situer dans le temps éclaté. Et ça, c'est ce que je fais tous les jours, dans l'exercice du karaté. C'est que la méditation, contrairement à l'idée qu'on s'en fait, n'est pas forcément un état dans lequel le corps reste immobile. Certes, on ressent une absence du corps, mais ça passe par lui. J'ai l'impression que les Occidentaux ne font pas beaucoup de méditations dans la vie quotidienne. Ils produisent beaucoup, d'un côté, des logiques, des théories, mais ils ne travaillent pas beaucoup, de l'autre côté...

Principe : « Ne gagne pas après avoir frappé, mais frappe après avoir gagné »

Le temps éclaté, c'est l'état dans lequel se mettent ces maîtres du tir à l'arc qui atteignent leur cible sans hésitation en fermant les yeux ?
K. T. - Justement. C'est que, dans le temps éclaté, on peut découvrir en soi des capacités que l'on aurait toujours ignorées. Un Allemand a écrit un livre à ce sujet. Il avait fait beaucoup de tir au pistolet, et il s'est dit que son expérience pourrait l'aider pour le tir à l'arc. Or il a découvert qu'il s'agissait de tout autre chose. Au pistolet, il s'agit de bien calculer, de bien viser. Alors, on peut atteindre la cible. Mais au tir à l'arc, tant qu'on est dans cet état mental, tant qu'on calcule la distance, tant qu'on fait un effort pour bien viser, on ne réussit pas, il n'y a rien à faire. En fait, les maîtres du tir à l'arc ne ferment pas les yeux. Ils tirent dans la rait noire, et ils posent devant la cible une baguette d'encens allumée. Et il n'y a plus de hasard. Ils ne peuvent pas, absolument pas se tromper. Dans les autres arts martiaux non plus, il n'y a pas de hasard. Ils sont dans le temps éclaté.

C'est ce qu'exprime cette phrase que vous citez : « Ne gagne pas après avoir, frappé, frappe après avoir gagné » ?
K. T. - C'est cela. Si l'on gagne après avoir frappé, cela veut dire. que le geste est nécessaire pour savoir ce qui s'est passé. C'est le hasard. Au contraire, si l'on frappe après avoir gagné, cela signifie que le geste n'est qu'une confirmation. A la limite, il n'est même plus nécessaire de frapper. Je n'en suis pas encore là. C'est le but ultime que je cherche à atteindre. Ce n'est pas un diplôme de quelque chose. Gagner un combat par hasard - cela arrive -, ce n'est qu'une victoire. Et une victoire, c'est toujours suspendu dans le temps. Cela n'est pas quelque chose qui dure. Collectionner des milliers de coupes en argent, ça ne vaut rien, ce n'est qu'un signe extérieur. Ce qui dure, c'est la manière d'être, c'est ce qui rend capable de faire telle ou telle chose.

Dans votre livre, vous citez une phrase étrange « Il faut avoir un état de lune et d'eau dans l'esprit avant de commencer le combat »...
K. T. - Oui, c'est tellement beau, cette image, mais si difficile à comprendre. Les karatékas français la citent souvent...

Vous sauriez expliquer ce que cela veut dire ?
K. T. - Oui, mais il me faudrait plusieurs heures... Ce qui est difficile, dans les livres anciens, c'est que les maîtres d'alors se contentent de décrire l'état auquel ils sont parvenus, sans expliquer comment ils en sont arrivés là...

« Il faut d'abord briser l'image qu'on a de soi... »

Et vous alors, pourquoi vous donnez-vous tant de mal pour expliquer des choses si subtiles aux Occidentaux ? Vous n'avez pas l'impression de parler dans le vide ?
K. T. - Si j'ai écrit ce livre, c'est parce que je me suis rendu compte que ce que je cherche 'à faire n'entre pas dans le cadre des sports que l'on pratique habituellement en France. Il fallait donc que je m'explique par rapport aux institutions existantes. Pour enseigner, il me faut une autorisation délivrée par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Imaginez que vous alliez au Japon avec l'intention d'enseigner le français. Au Japon, l'enseignement du français existe déjà. Donc, pour obtenir le diplôme nécessaire, vous voilà contraint de' parler le français tel qu'on le parle au Japon... C'est un peu ce qui se passe ici pour moi. Le mot karaté au Japon et en France ont deux sens complètement différents. Quand les Français parlent du karaté, c'est un peu comme si l'on prétendait comprendre ' les poèmes de Rimbaud sans connaître l'alphabet. Il faut tout de même savoir de quoi on parle.

Et vous pensez que vous pouvez être compris ?
K. T. - Je n'en sais rien. Là aussi, je suis un débutant, comme au karaté. Peut-être serai-je encore un débutant quand je serai un très vieux monsieur...

Au moins, vous êtes sûr d'être sur la bonne voie...
K. T. - Oui. En tout cas, personne ne pourra jamais m'en assurer, sauf moi-même...

Pourquoi donc êtes-vous venu en France ? Vous devez vous sentir, bien seul...
K. T. J'ai toujours su que je voyagerais, que je verrais un autre monde. A quatorze ans, je voulais aller aux Etats-Unis - à l'époque, cela semblait tout naturel pour un jeune Japonais. Et puis j'ai appris, à la fin de mes études, que le professeur de karaté de certains de mes camarades plus âgés s'était installé à Paris, et qu'il cherchait un assistant. Mais cela a créé en moi d'étranges distorsions. Quand j'étais adolescent, j'avais une image très précise de l'homme que je voulais devenir. Je me voyais, dans la vieillesse, comme quelqu'un de complet, de fort. Un homme qui ne se troublerait pas pour un rien, et qui serait capable de comprendre les choses et les hommes. J'aurais des racines fortes dans la terre, une existence solide, assurée. En somme, je me voyais en maître de sabre de l'époque féodale. J'ai toujours gardé cette image au fond de moi, jusqu'au jour, il y a environ trois ans, où j'ai transporté, dans mon imagination, cet homme complet de mes rêves à Paris. Et là j'ai vu qu'il passerait pour un idiot. Pourquoi Parce qu'il parlerait très peu. Au Japon, on ne parle pas. Les mots n'ont de valeur que dans le silence. Un mot juste, c'est un point posé sur une feuille blanche. Or, en France, c'est très important de savoir parler. J'ai passé, l'autre jour, un examen de secourisme. Et, même là, il fallait être à son aise dans la parole, montrer qu'on sait s'exprimer. Cet homme ne pouvait pas exister en France. Et j'ai dû briser son image. Je ne l'ai pas encore reconstruite...

Les "katas" ces messages que nous transmet le passé

Vous avez fait plusieurs fois allusion aux "katas", ces exercices de base du karatéka. De quoi s'agit-il en fait ?
K. T. - Comme je vous le disais tout à y l'heure, kata peut se traduire par le moule ou la forme. Ce sont des séquences de combat ,J composées de gestes formalisés et codifiés, que l'on exécute seul. On observe d'ailleurs des séquences de ce genre dans les autres arts martiaux tels que le kendo et le judo, et même dans les arts traditionnels comme le kado (arrangements floraux), le sado (cérémonie du thé), le shodo (calligraphie) ou le théâtre et la danse japonais. En karaté, chaque kata a un nom et une histoire particulière ; ce sont autant de messages transmis du passé. En effet, toutes les techniques classiques du karaté-do sont contenues dans ces katas qui comportent chacun entre vingt et soixante mouvements. Le kata, c'est le langage du corps. II faut se souvenir qu'à l'époque lointaine où, dans l'île d'Okinawa, les paysans et les commerçants ont mis au point ces techniques de combat à main nue - les autorités ayant interdit l'usage des armes, il fallait apprendre à se servir de son corps pour se défendre - il n'y avait pas encore d'écriture bien développée. Le savoir se transmettait donc à travers les mouvements et des commentaires oraux. Mais. il était souvent nécessaire de voiler la signification de ces messages, pour que les concurrents ou les oppresseurs ne puissent pas en saisir le sens. Et puis, au cours du temps, beaucoup de commentaires oraux se sont perdus.

C'est pourquoi il est nécessaire, aujourd'hui, de retrouver dans la pratique le sens profond des katas. Ce n'est pas toujours possible. Quand on fait le kata, c'est un peu comme la musique, une sensation traverse chaque' mouvement. Et parfois, en revivant cette sensation, on entend une instruction qui a été donnée il y a plusieurs siècles. On retrouve une signification cachée sous le geste apparent. C'est que, sur la figure réelle, il y a plusieurs couches de vernis. Si je gratte ce paravent peint en bleu, je trouverai peut-être du vert, et ensuite du rouge, et peut-être, tout au fond des choses, du blanc. C'est pourquoi il faut interpréter les katas. Enfin, pas interpréter 'au sens français ; les Français sont très habiles pour faire des interprétations. Non, il s'agit de fusionner avec les mouvements. On travaille, on travaille, on répète indéfiniment les mêmes gestes, et un jour, peut-être, tu rencontres cette parole ancienne qui te dit : s Tu as compris, tu fais ce geste mais tu sais bien, la signification, elle est à côté, là, ailleurs... De temps en temps, mais c'est rare, quelque chose traverse les siècles. Par exemple, si on serre le poing, il peut servir à frapper. Mais peut-être était-il serré autour du poignet de l'adversaire ou agrippé à son kimono. Ce mouvement long des deux bras, d'avant en arrière, qui semblait si important, peut-être qu'il n'était là que pour masquer le sens réel du geste, juste avant, ou juste après, au moment où l'on croisait les mains. Ce n'est peut-être que le vague qui vient après. Le mouvement, c'est très éloquent, mais c'est très difficile à saisir. Et même si l'on fait ce mouvement, on en est très souvent absent. Il faut lire entre les lignes. Mais cette lecture n'est pas seulement un travail intellectuel. C'est un travail corporel, dans lequel l'esprit est toujours présent. C'est ça, le combat, c'est cette mélodie.

Est-ce qu'il est possible, aujourd'hui, d'atteindre le niveau des anciens guerriers ?
K. T. - Ce serait peut-être possible si nous arrivions à faire la théorie des arts martiaux. Mais nous ne pouvons évidemment pas être semblables à eux. Ils vivaient dans une époque où le combat réel était toujours là, toujours possible. Pour nous, le combat, ce n'est plus qu'une fiction. C'est pourquoi il est tellement important de travailler avec le contrôle. On fait souvent, de nos jours, l'éloge du full contact. Beaucoup de gens prétendent qu'il faut combattre à fond, sans le contrôle, mais avec des protections matérielles : des gants, un fourreau sur le sabre, etc. Alors, on va à fond, jusqu'à, ce que l'adversaire soit K.O. Alors on développe des techniques nouvelles, pour la compétition : si l'on vise la tête avec le sabre et que l'adversaire présente son cou, il marque un point. Mais cette technique de l'esquive n'avait pas de sens, autrefois. La compétition déplace le sens de la victoire et de la mort. Alors, avec ces protections, on a l'illusion d'éviter le danger, alors qu'il existe toujours. Et on perd le contrôle de ce qu'on fait.

« Nous vivons dans un monde où le combat réel n'existe plus. Après tout, un revolver, c'est efficace... »

Combattre avec le contrôle, ça veut dire sans se toucher ?
K. T, - ÿa veut dire qu'en général on ne
se touche pas et que, même si l'on se touche, c'est avec le contrôle. Autrefois, du temps des guerriers japonais, on s'entraînait effectivement avec des protections. Mais, potentiellement, l'affrontement réel était toujours possible. Le danger était réel. Même avec leurs protections, ils n'oubliaient jamais cela. Mais aujourd'hui, dans un monde où il n'y a plus de combat réel, la forme de cette pratique subsiste, mais ce qui était une forme d'entraînement est devenu un but. La critique qui est faite au contrôle, c'est que, dans un combat réel, on deviendrait incapable de toucher l'adversaire. Je répondrai deux choses : première
ment, c'est inexact, on pourrait le toucher, je pourrais le faire. Deuxièmement, c'est un faux problème puisque, comme je vous le disais, le combat réel est devenu une fiction. Après tout, un revolver, c'est plus efficace...

Vous ne vous êtes jamais battu ?
K. T. - Si bien sûr, quand j'étais petit, avant de faire du karaté. Les bagarres, c'était un jeu pour les gosses. Mais la seule fois où je me suis battu réellement, c'est vers dix-neuf ou vingt ans. J'avais déjà commencé à faire du karaté, à l'époque. C'était pendant les vacances, un jour de fête religieuse, dans mon village. Une quinzaine de jeunes gens, dont j'étais, devaient transporter l'autel du dieu de mon village. Il pesait plus de trois cents kilos. Cette cérémonie est une vieille tradition dans ce village de pêcheurs, c'est une prière collective pour que la pêche soit bonne. On porte ⿢ le dieu depuis le centre du village jusqu'à l'autre bout. Là, on le fait flotter dans la mer - ii est en bois. Tous les pêcheurs, habillés de blanc, nagent derrière. Dans leurs cheveux, ils attachent par un tissu blanc un morceau de bois sacré. On nage jusqu'à un bateau, on met le dieu sur le bateau. Puis on traverse la baie et on revient par la mer jusqu'au centre-ville. Alors, on rapporte le dieu à sa place. Pendant le transport, de temps en temps, les porteurs s'arrêtent pour se reposer et boire du saké dans une grande louche en bois. En principe, on ne s'enivre pas, mais certains se laissent aller. Et, ce jour-là, il y avait un type, un des porteurs, qui, pendant une pause, s'est mis à donner de grands coups de pied dans l'autel, comme pour le casser. Je ne suis pas croyant, mais cet objet est si beau, et c'était la fête. J'étais furieux, et je lui ai dit de cesser. Au prochain arrêt, voilà que je reçois soudain un coup de poing dans la figure. C'est comme ça que la bagarre a commencé. Je lui ai donné quelques coups de poing, je lui ai fait un peu mal, il est presque tombé. ÿa n'a pas duré longtemps...

« Même avec des armes,
on se bat toujours avec des
mains nues »

Vos ancêtres étaient des samouraïs ?
K. T. - Non, je viens d'une famille de pêcheurs -qui étaient aussi très probablement des pirates dans la région sud du Japon. Vous savez, quand on parle de guerriers ou de sa¬mouraïs, on fait référence à un ordre social très précis, qui a été aboli en 1868 au moment de l'ère du Meiji. ÿvidemment, aujourd'hui, dans le langage courant, on parle souvent de samouraïs, mais dans un sens différent. Cela se dit de quelqu'un dont on apprécie les qualités d'homme, la force ou les capacités mentales. Mais ce n'est pas toujours un éloge, c'est parfois péjoratif. On peut dire : « Il est aussi con qu'un samouraï », par exemple.

Dans votre livre, vous expliquez que le karaté est considéré comme le moins noble des arts martiaux. Pourquoi avoir justement choisi cette discipline ?
K. T. - Quand j'étais enfant, dans la ré¬gion où j'ai été élevé, les garçons avaient un jeu très populaire, le sumo. C'était une forme de lutte à mains nues qui ressemble un peu au catch. On en faisait tous les jours à l'école, et j'aimais beaucoup cela. Puis j'ai commencé à faire du sabre. Et je n'ai commen¬cé le karaté qu'à quinze ans. En fait, le meil¬leur âge pour commencer, c'est vers dix-huit ans. Pour les enfants, c'est trop dangereux. Il faut une certaine conscience de soi-même et une bonne condition physique. Si j'ai choisi le karaté, c'est parce que cela me semblait plus réel, plus proche de certaines formes de violence contemporaine. Parce que c'est un art à mains nues. Or, dans toutes les formes de combat, la base, c'est le corps, les mains nues. Ensuite, on peut toujours prendre un objet dans ses mains. Mais cela revient tou¬jours à soi, à ses mains nues.

L'un des anciens maîtres que vous citez, Miyamoto Musashi, raconte qu'à cinquante ans il s'est trouvé « tout au bout de la voie du sabre. Et cela m'a permis d'être un maître dans tous les domaines des arts ». Pourtant, pour prendre une comparaison occidentale, per¬sonne n'aurait jamais l'idée de dire que Bobby Fisher, qui est allé tout au bout de la voie des échecs, a été grâce à cela un maître dans tous les domaines des arts...
K. T. - En effet, cela tient sans doute à ce qu'était la culture japonaise. En Occi¬dent, pour être un spécialiste, il faut suivre des étapes déterminées. Et, pour avoir plu¬sieurs spécialités, il faut suivre plusieurs che¬mins différents. Mais au Japon - et cela définit aussi les limites de cette culture - on ne peut pas utiliser l'expérience des autres. Dans la discipline qu'on a choisie, il faut vivre soi-même toutes les étapes intérieure¬ment. On ne peut rien accumuler. Le savoir des autres, aussi grand soit-il, ne dispense pas de passer soi-même la porte. Cependant, plus on progresse et plus on agrandit l'ouverture. C'est comme un éventail ouvert. Suivez n'im¬porte quel pli, vous arrivez ⿢au centre. Mais il faudrait imaginer un éventail dont la base serait plus large que le tissu déplié : le centre est plus large que chacune des voies. En effet, Miyamoto Musashi nous a laissé des oeuvres en peinture, en calligraphie, en sculpture, qui montrent qu'il a été un artiste extraordinaire. Il faut se souvenir de ce qu'a été le Japon pen¬dant les trois siècles de l'époque féodale. C'était un pays totalement fermé sur lui-même. Un pays qui a vécu. trois siècles de narcissisme intense. Toutes les énergies - immenses - étaient repliées sur l'intérieur. Elles ne ser¬vaient pas à créer des choses nouvelles. Ni à découvrir un autre monde. Elles se sont toutes investies dans la discipline. Il s'agissait de faire chaque chose jusqu'au bout. Et, dans ces conditions, c'est la manière de faire qui devenait le but. Par exemple, avant l'époque féodale, le Japon était constamment secoué par des guerres ; ce qui importait, alors, c'était donc l'efficacité. Mais à l'époque féodale, pai¬sible, c'est le comment qui s'est mis à compter. Ce furent trois siècles de perfectionnement culturel incommensurable. ÿvidemment, sur d'autres plans, le Japon a pris un énorme re¬tard... Mais ce que je viens de dire pourra peut-être faire comprendre pourquoi le fait de taper mille coups tous les matins sur une planche peut représenter, pour un Japonais, une valeur indéniable, une ouverture...

« Ne pas jeter la
chair de l'orange pour n'en
garder que la peau... »

Un autre maître du sabre écrit que, « si le mouvement de l'esprit et du corps sont en par¬faite fusion, il n'y a plus de distinction entre le mal et le bien ». Ce n'est pas un jeu dan¬gereux, ce genre d'affirmation ?
K. T. - Si,' bien 'sûr. Cela n'a plus aucun sens, à notre époque. Au temps des guer¬riers, il n'y avait pas de distinction entre la religion et les connaissances techniques. L'amal¬game était complet. C'est justement parce que nous ne pouvons plus penser ainsi qu'il me semble tellement important d'élaborer une théo¬rie des arts martiaux...

Finalement, quelle est la différence entre un art martial et nu sport ?
K. T. -- Dans le sport, le corps joue le rôle principal. Dans les; arts martiaux, il joue aussi un rôle très important en ce sens qu'il est le point de départ et le point d'arrivée. Mais les mouvements de ce corps sont indis¬sociables de certains éléments culturels qui jouent au niveau de la perception des distances, du rythme, et de la prescience de ce qui se passe pour l'adversaire. Réduire les arts mar¬tiaux à une simple activité physique, c'est jeter la chair de l'orange et n'en garder que la peau. La perception du maaï (distance) et du hyoshi (rythme), c'est ce qui permet, si vous voulez, de ressentir concrètement le territoire de l'autre à, tel point que, quand on pénètre dans cet espace -- changeant -, on le res¬sent de manière aussi précise que si l'on en¬trait dans un champ magnétique. Quant au yomi, c'est la capacité de lire le visage de l'adversaire. De le deviner. De savoir, à un moment précis, que son esprit s'est détaché de son corps; qu'il est dans le vide, et qu'il est donc vulnérable. Là aussi, il est important de lire entre les lignes...

Propos recueillis par CATHERINE DAVID

 

Source :
Le nouvel observateur - Lundi 14 mai 1979








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