Pour des exercices de combat efficaces
La technique du karaté est complétée par les apports des méthodes internes, ceux du taichi et du dà chèng chuan, et aussi du travail énergétique. Sur le plan de la technique gestuelle, j'ai réexaminé des kata de karaté à partir de la méthode du kenjutsu de l'Ecole Kaïshin-ryû et de la méthode Hida, qui enseignent l'une et l'autre à activer effectivement la ligne centrale du corps, sans se limiter à des exercices reposant sur des sensations. La ligne centrale du corps est une zone verticale du corps extrêmement sensible, nous pouvons dire qu'il s'agit d'une zone concentrant des points vitaux. La technique du combat est en quelque sorte constituée par la défense et l'attaque de cette zone du corps. Activer le corps autour de cette zone vitale revient en même temps à la renforcer énergétiquement, d'où une corrélation avec les méthodes de qi gong. Ainsi la pratique de l'art martial comporte l'art du renforcement énergétique, d'où des possibilités d'application à la recherche de bien être.
Dans l'exercice du combat sérieux, l'obstacle le plus grand est la peur. A cause de la peur, vous ne voyez pas clairement la situation du combat, vous vous défendez mal, vous contrôlez mal vos techniques. La peur fait utiliser trop d'énergie et vous vous fatiguez vite. Vous vous noyez dans votre agressivité à cause de la peur. Mais qu'est-ce la peur ? Dans la situation du combat, la peur est produite par la sensation de ne pas être protégé face aux attaques. Imaginons que vous êtes exposé à une succession d'attaques par balles. Si vous êtes situé parfaitement en arrière d'un bouclier anti-balle, vous êtes en sécurité. Tandis que, si votre bouclier est fragile ou troué ou trop étroit pour vous abriter complètement, vous êtes hors de protection, il y a de quoi avoir peur. Aussi, sans être couvert par une protection suffisante, si vous sortez là où arrivent des balles, il s'agit de folie, de témérité et non de courage, à moins d'être dans une situation de guerre.
La technique du combat doit être constituée en forgeant en même temps un bouclier, le plus perfectionné. La technique du sabre a développé cet aspect jusqu'à la limite, où le sabre joue à la fois le rôle d'une arme et d'un bouclier, car la technique est constituée avec une conscience rigoureuse de la ligne centrale du corps. Si on se réfère à la technique du sabre, il faut dire que cet aspect est très insuffisamment développé en karaté. Même si vous pensez exécuter chaque technique avec précision et force, si entre les deux mouvements il y a des troubles dans la ligne centrale de votre corps, la fluctuation de votre ligne centrale constitue votre vulnérabilité. Plus précisément, lorsque vous effectuez successivement plusieurs techniques de défense, elles ne sont valables qu'en rapport avec votre ligne centrale. Il est nécessaire donc de constituer un rapport étroit entre la garde et la position corporelle. Il est indispensable alors d'acquérir une mobilité des différentes parties du corps. C'est ce que j'indique par l'image des charnières.
En tout cas, la peur au moment du combat provient d'une sensation explicite ou implicite d'être hors de protection. Si vous avez confiance en votre bouclier technique, comment pouvez-vous avoir peur ?
Voici une phrase de maître Yasuji Kuroda :
« L'essentiel de la technique réside dans la trajectoire gestuelle entre une garde et l'autre. ».
Voici le sens de cette phrase :
Une garde en sabre vous assure une défense telle que, si l'adversaire attaque, vous avez une opportunité de le vaincre. Les mouvements techniques en sabre sont constitués par le passage d'une garde à une autre. Si vous pouvez contrôler la défense de la ligne centrale durant ces mouvements, vous avez la même assurance que si vous étiez tout le temps en garde. Bouger sans produire de rupture entre le sabre et la ligne centrale constitue l'essentiel de l'entraînement.
La technique du sabre exige une rigueur équivalente à celle de la lame du sabre. Une faute signifie la mort. Grâce à l'étude du sabre, nous pouvons apprendre un système de contrôle rigoureux du corps qui n'est pas évident dans les autres disciplines.
Si nous examinons les kata de karaté avec cette rigueur, il s'avère qu'ils présentent un grand nombre de vacuités, parce que la ligne centrale et la technique de défense ne sont pas intégrées. Cet aspect est flagrant dans les formes de kata considérées comme « officielles ». Si vous vous intégrez à de tels mouvements, c'est comme si vous faisiez face aux attaques avec un bouclier qui n'a que son cadre. Dans ce cas, comment ne pas avoir peur en affrontant des attaques ?
Par l'introduction de ce travail dans les techniques du karaté, notamment celles des kata, nous pouvons combler les vacuités dans les gestes. J'ai pu élaborer un mode d'exercice des kata par lequel nous pouvons apprendre des gestes techniques plus efficaces. De ce point de vue, l'intérêt du kata dépasse largement celui de l'application au combat, et nous pouvons constituer un modèle d'éducation du corps extrêmement élaboré au moyen des kata qui redeviendront une source d'efficacité.
Document d'archive écrit en juin 1994
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°1