CONCLUSION
Aujourd'hui, au Japon, la transformation des moeurs, largement répercutée par les moyens d'information, est à l'ordre du jour. Les love-hotels (location de chambre à l'heure) qui ne sont pas spécialement destinés à la prostitution se multiplient, offrant souvent des équipements sophistiqués. La prostitution, tolérée, continue sous des formes renouvelées à faire référence à sa tradition d'art de la séduction et de la jouissance. Significative est la mode éphémère des cafés où les serveuses en mini-jupe ne portaient pas de slip. L'interdiction et le désir s'équilibrant entre celles qui se montraient et ceux qui les regardaient avec discrétion. La lave du volcan ressort entre les multiples interdits sociaux et moraux. De l'inceste à l'infanticide, les journaux multiplient la résonance des faits divers d'ordre sexuel et insistent sur la crise de la famille. C'est là, ce qui, sur le ton du fait divers et du scandale, est montré des changements qui affectent la sexualité.
En arrière-plan, ce qui reste implicite (hon-ne) et que pourtant chacun connaît est un affranchissement des jeunes générations à l'égard des contrôles sociaux avec, en particulier, l'extension des relations sexuelles prénuptiales, surtout en milieu urbain. Même si, aujourd'hui encore, un certain nombre de mariages se font sur présentation, au cours des années cinquante et soixante, les Japonais sont passés du système des mariages décidés par la famille aux mariages par consentement mutuel avec accord de la famille. Bien que nombre de Japonais continuent d'habiter avec leurs parents, la tendance à l'accroissement de la proportion de familles nucléaires, qui dès avant la guerre était liée aux migrations urbaines, a pris une nouvelle ampleur. « Avec maison, sans belle-mère, avec voiture », ce dicton humoristique en vogue définit le profil du mari idéal.
Est-ce à dire qu'avec les conditions de vie et de production contemporaines, la famille japonaise se modèle aujourd'hui doucement sur ses homologues occidentales, triangle oedipien et relations égalitaires ? Ce serait simpliste ; l'expérience vécue des parents d'aujourd'hui est celle des rapports familiaux que nous avons décrits et c'est sur cette base, décalée par rapport à certaines conditions objectives de vie, que s'établissent des rapports entre hommes et femmes et que ceux-ci élèvent leurs enfants.
« Le Meiji est devenu lointain », dit-on, cela signifie entre autres que les hommes perdent pouvoir familial et virilité et que les femmes sont devenues fortes. « Il n'y a plus de mère japonaise dans les générations nées après la guerre », « le père n'est plus un maître comme autrefois » sont des assertions communes. D'où provient cette évidence du pouvoir féminin, alors que, explicitement (tatemae), dans les rapports de couple, l'homme continue de détenir l'autorité et la femme de le servir ? Cela tient peut-être à une contraction des relations de la famille large dans la famille conjugale où la femme cumule vis-à-vis de son mari les positions d'épouse et de mère. L'affaiblissement de l'autorité paternelle et hiérarchique se reflète dans le langage par l'abandon progressif des formes traditionnelles de politesse. Cependant, il semble que les jeunes, même à travers leur révolte, continuent de se référer au modèle traditionnel.
Plutôt que de tenter d'analyser les facettes changeantes de la modernité japonaise, nous avons cherché à faire apparaître ce que met en cause, dans la société japonaise, la modification des rapports familiaux. La question des relations familiales est au centre des interrogations soulevées par la modernité japonaise. L'originalité du modèle traditionnel japonais nous semble résider dans la place que tient la figure de la mort dans l'articulation entre une image paternelle autoritaire inscrite dans une chaîne hiérarchique et l'image de la mère japonaise. Nous avons essayé de saisir les transformations de ce modèle au cours de la période de l'industrialisation au Japon, faisant apparaître au sein de la famille large la dissociation de l'image paternelle et de la puissance de mort, et le renforcement de l'image maternelle.
Si ce qui est en cause aujourd'hui est l'articulation de la figure maternelle à la relation fusionnelle et à la mort, c'est une des bases profondes de la culture japonaise qui vacille.
Unité Pédagogique d'Architecture n° 8
Paris, Université René-Descartes.
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(1) Un exercice consistait à entourer le bas-ventre au-dessous du nombril d'une corde, et à faire céder celle-ci par contraction musculaire.
(2) Les traités chinois « d'art de la chambre à coucher », d'inspiration taoïste, préconisant le développement maîtrisé de la sexualité, sont de longue date connus au Japon (cf. Mizuhayashi, 1983, et Van Gulik, 1971).
(3) Cependant certaines prescriptions et certains tabous sont attachés au corps, notamment, dans le culte shintoïste, l'impureté rituelle des femmes : il leur est interdit de pénétrer dans un temple shintoïste pendant leurs règles, l'accouchement a lieu dans une cabane construite à cet effet.
(4) Dans plusieurs régions il était d'usage que les époux aient des rapports sexuels à minuit, au moment du passage d'une année à l'autre ; et dans le nord du Japon, le premier matin de l'année, le chef de famille et son épouse, levés les premiers faisaient, nus, à quatre pattes, plusieurs fois le tour du doma (aire en terre battue à l'intérieur de la maison). Au moment du repiquage du riz, les dieux des rizières, dieux polissons, appréciaient que l'on parle de choses sexuelles et que, pour travailler aux champs, paysans et paysannes ne portent pas de sous-vêtement& (cf. IV).
(5) Awaji-no-l-Ionosa-Wake. Wake : seigneur. Honosa (ho : épi, sa : petit) petit épi. Aux époques archaïques on donnait un titre hiérarchique aux lies comme aux êtres humains.
(6) Celle-ci concerne des domaines beaucoup plus larges que le travail et comporte notamment l'habitude d'aller ensemble au bar après le travail entre salariés d'une même entreprise ; sans faire partie du travail, ces relations le prolongent et il est fort difficile de ne pas y prendre part.
(7) Le terme amas désigne en japonais la relation réciproque d'amour dépendant et de disponibilité sans limite qui lie la mère et l'enfant. Cf. T. Dol (1982).
(8) Un noble Japonais change de nom plusieurs fois au cours de sa vie. Le changement de nom est lié d'abord aux étapes de l'approche de l'âge adulte, puis ensuite à la fonction sociale remplie. Le nom de la lignée (ou maison) reste fixe.
(9) Les cas de violence familiale sont aujourd'hui fréquents, la violence d'adolescents envers leurs parents, surtout envers leur mère.
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Document d'archive écrit en 1984
par Kenji Tokitsu - publié dans Cahiers internationaux de sociologie. Publié avec le councours du CNRS