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Chaque jour, depuis des années, le maître Fujimoto frappe des milliers de fois au makiwara. Observez la déformation de ses mains. La répétitions est la base du budo. |
De plus la formalisation de ces techniques correspond à un processus historique : accumulation et sélection d'exercices correspondant à la manière la plus efficace de se préparer au combat et d'y réussir. Or ce processus s'est déroulé au Japon, pendant la période féodale. Et avec le décalage par rapport au quotidien qu'implique l'élaboration de techniques de combat, celles-ci présentaient une certaine continuité avec la manière de marcher, de se tenir des Japonais de cette époque. De plus, au cours du temps, avec la stabilité de la domination de la classe guerrière au Japon, certains gestes techniques de la préparation au combat ont été enseignés dès l'enfance aux fils de guerriers et sont devenus les postures quotidiennes de cette classe sociale. Le code technique étant alors le même pour tous, et bien délimité, un travail d'élaboration en profondeur et d'intériorisation s'est développé.
Aujourd'hui nous pouvons donc dire que la fonction primaire de la répétition est d'incorporer à notre système de réactions socialement formé, un type d'efficacité élaboré dans un autre contexte. La répétition est une manière de faire coexister deux types de gestes dont les modes de formation sont différents.
Ainsi, en cas de chute imprévue, si une personne a pratiqué la technique de ukase en aïkido, ou en judo et l'a suffisamment automatisée, elle réagira en utilisant cette technique sans y penser. Sinon, elle se débrouillera plus ou moins bien selon son adresse ou son expérience physique.
En karaté, comme chacun le sait, par la répétition des tsuki ou des kéri, nous visons à la fois à automatiser des techniques correctes et à atteindre l'efficacité. Pour cela un karatéka répète un même geste des milliers de fois quotidiennement, et quelques-uns répéteront plus d'une dizaine de millions de fois le même geste durant leur vie.
Où mène la répétition ?
Dans l'école Jigen-ryu, on dit, « Pour notre école l'essentiel est de frapper l'adversaire d'un seul coup jusqu'au fond de l'enfer (image de tuer en envoyant le coup jusque vers l'intérieur de la terre). »
C'est pour obtenir une telle efficacité d'un seul coup que l'adepte répétait 3.000 fois chaque matin et 8.000 fois chaque soir le tachiki-uchi. De même, lorsqu'en karaté, un adepte répète quotidiennement quelques milliers de tsuki ou de keri, c'est pour parvenir à un état où un seul coup sera efficace. Ainsi il est bien évident que la répétition n'est pas un but en soi, mais un biais pour parvenir à un état de plus grande maîtrise de notre énergie physique. Rappelons en effet que la répétition en art martial n'est pas répétition à l'identique d'une forme, mais acquisition qualitative de l'art de placer concentration, efficacité, précision dans ce geste et que l'on franchit plusieurs étapes dans le parcours de la répétition d'un même geste. Si au cours du processus de répétition, on perd de vue ces objectifs et que l'on continue la répétition d'une technique pour l'amour de la répétition, cela me semble un peu pathologique. Bien qu'il soit important d'avoir la volonté et le courage de surmonter la douleur et la difficulté, si cela devient un but, ce sera aussi malsain. Et celui qui entraîne risque de prendre une autorité démesurée. Parfois on rencontre des maîtres européens qui jouent au plus japonais que des Japonais et qui s'épanouissent dans une autorité un peu déplacée. Je me demande ce qu'ils seraient devenus s'ils n'avaient pas eu la possibilité de canaliser leurs problèmes sous cette forme.
Ne seraient-ils pas allés vers une église ou un psychanalyste ?
Plus gravement au Japon, sous le couvert de la dureté de l'entraînement, il est arrivé que les aînés mènent jusqu'à la mort un cadet au club de l'université où l'autorité des étudiants plus âgés est démesurément pesante. Et ce même système d'autorité hiérarchique de groupe est pratiqué dans des multiples organisations du karaté.
En tout cas, il n'est pas facile de tracer une ligne de démarcation entre le normal et l'anormal dans la pratique des arts martiaux. Car l'avancement dans le budo fait toucher des aspects de l'homme qui se situent à la limite.
Document d'archive écrit en 1985
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
