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La répétition en karaté
Au Japon, en karaté, la répétition quotidienne de keri ou de tsuki au makiwara se fait par séries de plusieurs centaines ou de plusieurs milliers, allant parfois jusqu'à dix mille répétitions successives du même geste.
La répétition est mesurée non seulement par le nombre, mais aussi par la durée. Me. S. Fujimoto, 53 ans, effectue depuis de nombreuses années un entraînement quotidien de quelques milliers de frappes au makiwara. Il m'a confié, cet été :
« Je préfère ne pas compter car cela crée une tension de l'esprit pendant l'exercice. C'est pourquoi je mets un disque de musique que j'aime et, l'esprit et le corps détendus, je plonge dans mon exercice de répétition. Quand une face est terminée, je la change, ainsi je répète plusieurs disques durant. »
Me S. Fujimoto a inventé des formes particulières de matériel de frappe. Par exemple, pour le shuto, il utilise un cylindre de 10 cm de diamètre par 18 cm de long en béton recouvert d'acier, suspendu au plafond par une chaîne. A cause de ses exercices de frappe, ses mains sont recouvertes d'une sorte de carapace dure. Il fait avec aisance le shiatsu sur des briques ou du bois et est capable de trancher le goulot d'une bouteille avec son shuto de droite et de gauche.
Il précise cependant : « En hiver, la partie de la main avec laquelle je frappe prend une couleur violacée car la peau est durcie artificiellement par mes exercices et la circulation du sang y est malaisée. Lorsqu'il fait froid, mes mains sont un peu paralysées et il faut que je les frotte l'une contre l'autre de temps en temps. »
Mais, à part cet inconvénient, il n'a apparemment pas de problème de santé, ni rhumatisme, ni tendinite, et pour un karatéka de 53 ans, son corps semble exceptionnellement dynamique.
En tout cas, Me Fujimoto offre l'exemple d'un entraînement très poussé dans un type de karaté traditionnel. Lors d'un essai de comparaison de l'efficacité réalisé avec des appareils de mesure dans le cadre de la Fédération japonaise de karaté, il a obtenu les meilleurs résultats dans tous les exercices : Seiken-zuki, Shuto-uchi, Yoko-geri, etc.
Notons toutefois que l'efficacité des techniques d'attaque n'est pas toujours mesurable par un appareil ou par la casse.
Le sens de la répétition
Somme toute, d'une manière générale, l'importance de la répétition des exercices techniques de budo est reconnue et mise en pratique. Parfois l'image de répétition se substitue ou s'est substituée à celle de l'art martial. Je m'arrêterai un moment pour réfléchir à ce que signifie la notion de répétition en budo.
On se contente le plus souvent de dire que la répétition sert à automatiser les techniques spécifiques de l'art de combat. Les gestes techniques ne sont pas forcément le prolongement de nos gestes quotidiens, eux-mêmes formés progressivement au cours de l'éducation reçue à l'école, dans la famille et dans les divers groupes sociaux, ... bref par l'éducation sociale de notre époque. Nous pouvons marcher sur le trottoir sans nous inquiéter des automobiles qui passent tout près à une allure largement suffisante pour nous écraser. Il serait non seulement ridicule, mais invivable, de faire un geste d'esquive chaque fois qu'une voiture s'approche de nous. Dans l'encombrement du métro, nous ne faisons pas tellement attention au contact avec des inconnus. Lorsque le téléphone sonne, nous le décrochons convenablement sans réfléchir, et disons « allo ? » Bref, quel que soit notre état de conscience, le corps est imprégné de réactions sociales, et nous sommes éduqués et conditionnés à celles-ci.
C'est pourquoi il faut tant de répétition pour donner place à un autre type de réactions comme c'est le cas dans la technique du budo. Car les techniques du budo ne font pas partie de ces gestes que l'on acquiert progressivement depuis l'enfance et doivent remplacer des gestes devenus spontanés. Le processus d'acquisition de ces gestes est donc particulier et difficile, puisque des gestes techniques doivent se substituer à des réactions pratiquées depuis la prime enfance, exemple : devant quelque chose qui vient sur nous, ouvrir les yeux et éviter techniquement au lieu de fermer les yeux avec une esquisse de geste.
Document d'archive écrit en 1985
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
