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Par Kenji Tokitsu. Celui-ci s'est présenté l'été dernier devant maître Guima pour passer son examen de grade. Il vient de recevoir son diplôme, il est à présent officiellement 6ème Dan.
REFLEXION HISTORIQUE SUR LE KARATE
Dans le numéro précédent, nous avons développé une réflexion critique sur le style Shotokan. Mais il va sans dire que celle-ci ne porte pas atteinte à l'appréciation de la valeur du travail qu'a effectué maître G. Funakoshi dans le tournant de l'histoire du karaté moderne. Au contraire, au fur et à mesure que nous avançons dans la connaissance historique et que sa figure se détache d'une certaine image sacralisée, sa personnalité et ses efforts prennent une qualité humaine qui ne cesse de nous frapper (cf. La vie de G. Funakoshi). Apprécier avec respect la valeur du maître et le sacraliser sont deux choses différentes. Or, dans le milieu des arts martiaux, le fondateur d'une école revêt souvent une image mystique, voire même sacrée qui, le plus souvent, est constituée par ses disciples sans qu'il la crée lui-même.
La voie des arts martiaux est celle qui permet à chacun d'établir son existence unique et indépendante - de sentir et de voir le phénomène de la vie par sa propre force vitale. Pratiquer intensément le Budo n'est pas être pris par une mystique. Lorsqu'un disciple français se met à parler sa langue maternelle aussi mal que son maître asiatique, nous pouvons nous demander pourquoi. Son identité n'est-elle pas confondue avec celle du maître, qui n'est pourtant qu'une autre personne, comme lui-même? Dans ce numéro, nous terminerons la réflexion sur le style Shotokan et explorerons ses racines qui rejoignent celles du karaté dans son ensemble.
Quelques remarques à propos des textes de G. Funakoshi
A la suite de notre réflexion sur le style Shotokan, je voudrais apporter quelques précisions aux textes de G. Funakoshi, cités dans l'article précédent.
Premièrement, le classement des kata en Shorin et Shoreï fait par G. Funakoshi n'est pas tout à fait exact. Il écrit : « Les kata de Tekki ainsi que Jitte, Hangetsu et Jion, entre autres, appartiennent à l'école Shoreï, alors que les kata de Heian, Bassaï, Kanku, Empi, Gankaku et d'autres sont apparentés à l'école Shorin. »
La classification des kata ne va pas sans ambiguïté. Les kata classés par G. Funakoshi comme Shoreï ne le sont pas tous mais ils sont, soit influencés par l'idée de Shoreï-ryu, soit conçus par G. Funakoshi comme Shoreï. Par exemple, les kata que G. Funakoshi nomme Tekki sont les Naifanchi qu'il avait appris de maître A. Itosu. Celui-ci leur avait déjà apporté des modifications importantes à partir des kata d'origine chinoise. D'après les informations que j'ai recueillies, ces kata ne se rattachaient pas au Shoreï mais A. Itosu avait été inspiré par le Shoreï pour les modifier. En ce qui concerne Jion, ce kata se situent dans le Shorin-Ryu et non pas Shoreï. Hangetsu (dont l'appellation d'origine est Sêsan ou Seishan) et Jitte sont tous deux considérés comme des kata dont la transmission est imparfaite, car il y manque plusieurs passages. Pour Hangetsu, il est probable que G. Funakoshi n'a pu l'apprendre qu'imparfaitement et la transmission de Jitte est encore plus incertaine. Certains considèrent que Sêshan (Hangetsu) provient de Sêsan de Shoreï mais telles que ces deux versions du kata sont parvenues jusqu'à nous, elles diffèrent considérablement et leur classement est difficile.
En effet, selon toute vraisemblance, un certain nombre de kata se sont perdus au cours de l'histoire, lorsqu'un maître ne trouvait pas de successeur apte, il préférait parfois voir son kata disparaître avec lui-même. Il restait alors seulement le nom de kata dont le contenu demeurait inconnu. Parfois aussi la transmission ne s'achevait pas complètement, du fait du décès d'un maître, ou bien de l'abandon d'un disciple. En tout cas, un kata se transmet dans l'existence de l'être humain, avec son corps. Un kata, tant dans sa substance que dans sa transmission, implique donc à la fois la personne et le rapport humain. D'autre part, dans Modèles d'enseignement du karaté, G. Funakoshi fait remonter l'origine du karaté à Bodhidharma au temple de Shaolin en Chine au VIe siècle et, dans mon livre La voie du karaté (Ed. Seuil, 1979), j'avais repris cette attribution. Mais, après une recherche historique plus approfondie, ceci semble dénué de fondement et l'existence même de Bodhidharma est incertaine. Nous pouvons penser que G. Funakoshi a retranscrit une légende qu'il avait lui-même entendue à Okinawa sans avoir, à cette époque, le moyen de chercher plus loin.
L'ouvrage de G. Funakoshi contient ainsi plusieurs inexactitudes de détail rectifiables à partir des connaissances historiques contemporaines. Mais je pense que ceci ne déprécie nullement son oeuvre, au contraire, il a été le seul à écrire un ouvrage de ce type à une époque où le karaté venait de sortir de son milieu ésotérique. Sa volonté de transmettre ce qui, sur le plan général, lui paraissait valable et en même temps ce qui faisait, sa propre identité, a produit un ouvrage qui reste appréciable pour les recherches historiques contemporaines sur le karaté.
Document d'archive écrit en 1984
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
