La vie de Musashi a donné lieu à des interprétations controversées. Certes, il a réussi à acquérir une réputation de grand adepte du sabre, mais on considère souvent que sa vie de guerrier est une suite d'échecs. Il n'a pas pu obtenir, comme il le souhaitait, la place du maître du Shogun ou d'un des trois plus grands Seigneurs. Or, il semble que Musashi estimait sa valeur suffisante pour refuser de s'attacher au service d'un Seigneur de moindre rang. Il a refusé le compromis et a préféré vivre sans Seigneur. Cette situation lui a permis d'approfondir librement son art du sabre et de la stratégie. Je ne pense donc pas que Musashi ait échoué dans sa vie de guerrier puisqu'il est allé jusqu'au bout de son art. Il a assuré la succession de son nom et la continuité de la famille par l'intermédiaire son fils adoptif Iori qui était un excellent guerrier et administrateur et qui a parfaitement assumé son rôle.
Au-delà des épisodes biographiques, j'ai cherché à situer l'oeuvre de Musashi dans l'histoire de l'art du sabre japonais et à en montrer l'influence et la continuité jusqu'à l'époque moderne dans les techniques et dans une conception de l'art du combat qui gravite autour de la notion de « vaincre sans porter de coup ».
Dans le Gorin-no-sho, Musashi définit les grandes phases de son évolution :
« Je me suis entraîné dans la voie de la stratégie depuis ma jeunesse et, à l'âge de 13 ans, je me suis battu pour la première fois en duel.... A l'âge de 21 ans, je suis monté à Kyoto et me suis battu en duel avec plusieurs adeptes du sabre d'écoles célèbres mais je n'ai jamais perdu.
Puis, j'ai voyagé dans plusieurs seigneuries et régions pour rencontrer les adeptes de différentes écoles. J'ai combattu plus d'une soixantaine de fois mais pas une fois je n'ai été vaincu. Tout cela s'est passé entre ma treizième et ma vingt-huitième ou ma vingt-neuvième année.
A l'âge de trente ans, j'ai réfléchi et je me suis aperçu que, si j'avais vaincu, je l'avais fait sans être parvenu à l'ultime étape de la stratégie. Peut-être parce que mes dispositions naturelles pour la voie m'avaient empêché de m'écarter des principes universels, peut-être parce que mes adversaires manquaient de capacité en stratégie.
J'ai continué à m'entraîner et à chercher du matin au soir à parvenir à une plus profonde raison. Arrivé à cinquante ans, je me suis trouvé naturellement dans la voie de la stratégie.
Depuis ce jour, je vis sans avoir besoin de rechercher davantage la voie. Lorsque j'applique la raison de la stratégie à la voie de différents arts et artisanats, je n'ai plus besoin de maître dans aucun domaine. »
Lire ce résumé de la vie de Musashi implique un risque de méconnaissance de la dimension humaine de la culture japonaise de son époque. Je ressens une sorte de rupture entre le sujet d'étude et l'attitude intellectuelle par laquelle nous approchons aujourd'hui une culture où le poids des mots était important parce qu'on les utilisait peu, avec une présence évidente du corps. L'approche intellectuelle que nous privilégions rend la mort parfaitement abstraite. Etudier la culture des guerriers japonais au travers les filtres de la langue et la culture française fait naître chez moi des interrogations violentes et je me demande parfois si la sensation d'être liés avec le passé par les mots n'est pas fictive. Avec ses singularités, Musashi reflète la sensibilité des XVIe et XVIIe siècles. Sa conception du corps, de la mort et du monde sont différentes de la nôtre. Comment pouvons-nous approcher des sentiments de l'époque sans essayer de saisir cette dimension ?
En lisant les documents modernes sur Musashi, j'ai eu le sentiment que nos contemporains ont tendance à apprécier ses écrits au point de vue de la littérature, de l'esthétique ou de l'éthique, à partir d'une conception strictement moderne, en effectuant un déplacement des idées de la mort et du corps, base fondamentale des travaux de Musashi. J'ai eu la sensation aiguë de lire des explicitations relatives aux conceptions de Musashi sur le corps et sur la mort faites par des auteurs dont l'intérêt se situe ailleurs, cadré par leur expérience d'intellectuels. Je me suis demandé dans quelle mesure, même en restant sur le plan littéraire, il était possible d'apprécier cette oeuvre sans avoir de référence à la pratique qui la fonde.
Pour surmonter ce problème, dans l'interprétation des aspects techniques, j'ai essayé de m'approcher, autant que faire se peut, des sensations physiques évoquées dans le texte de Musashi en me plongeant davantage dans la pratique du karaté et du kendo. Lorsque je parviens à mettre en oeuvre une de ses techniques et j'ai la sensation que ses paroles m'imprègnent, je ressens une communauté de sensations physiques. Cependant, lorsque je me rends compte de la conception de la mort inhérente à ses paroles, je ressens qu'il existe un abîme infranchissable entre les hommes modernes et les adeptes de sabre du XVIIe siècle. La sensation physique atteste d'une communauté d'expérience et en même temps avive la sensation d'être étranger.
Document d'archive écrit en novembre 1996
par Kenji Tokitsu - publié dans Cipango Cahiers d'Etudes japonaises n°5. INALCO Centre universitaire Dauphine, Paris