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Articles de K. Tokitsu
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Tokitsu : précisions sur le système de grades

K. Tokitsu en exercice

En ce qui concerne le système des grades de l'Ecole Shaolin-mon, j'ai commencé par appliquer un système en 5 grades, car ce système était autrefois pratiqué avant le système des 10 grades et correspond mieux aux étapes de la progression en karaté.
A l'occasion de l'entrée à la F.F.A.B., pour éviter trop de décalage entre les grades de l'Ecole shaolin-mon et ceux des autres disciplines, j'ai décidé de passer à un système en 10 grades. Ce système sera inspiré des grades du kendo dont actuellement les bases sont les plus solides, plutôt que de ceux du karaté. La raison principale en est qu'en karaté et en judo, l'idée est établie qu'à partir de 40 ou 50 ans, on devient moins bon, donc les hauts grades sont, dans la plupart des cas, honorifiques. En kendo, par contre, on dit que le vrai kendo commence à partir de 50 ans, avant, c'est l'acquisition de la base et, de fait, de nombreux adeptes de plus de 70 ans pratiquent avec une efficacité de très haut niveau. Pour établir un système de grades, la perspective du kendo est donc plus proche de la nôtre. En karaté, comme vous le savez bien, la grande majorité des personnes renoncent à avancer dans la pratique du combat à partir d'un certain âge, les critères de jugement pour les personnes âgées deviennent de plus en plus ambigus et fictifs. A mon sens, deux raisons font qu'il est impossible de continuer longtemps la pratique du combat : d'une part le manque d'exercice interne, d'autre part le manque d'élaboration des entraînements de combat et de leur mode d'appréciation. Pour combler ces manques, nous avons trouvé des compléments dans le taiji et dans d'autres arts martiaux. Pour nous, la continuité de l'art tout au long de la vie est importante, et une grande partie de notre pratique ne trouve pas place dans le système du karaté. L'histoire du karaté témoigne de la difficulté d'établir un système pour les grades élevés. En 1970 a eu lieu, au Japon, le premier championnat du monde de karaté, et, en vue de celui-ci, les grades ont été ajustés en généralisant un système à 10 grades, afin de faciliter l'accord entre les différents écoles. Par exemple, Me Shozan Kubota, sous la direction de qui j'ai travaillé, était resté dans le système à 5 grades de l'avant-guerre, il reçut un jour par courrier une attestation de 5ème dan, le plus haut grade à l'époque. Les dirigeants de la fédération qui étaient ses contemporains et connaissaient ses qualités ne pouvaient pas s'octroyer de grade sans lui attribuer au moins l'équivalent. Malgré les précautions prises, la transformation des grades dans ce nouveau système a fait des mécontents.
En fait, en karaté, le changement qualitatif ne se mesure pas après le 5ème dan avec des critères convaincants. Pour Me Shozan Kubota (*) le 5ème dan est le grade le plus élevé que l'on puisse conférer à quelqu'un. Ceci ne veut pas dire qu'attendre le 5ème dan soit le niveau ultime, mais que ce grade indique que la transmission générale de l'enseignement d'une école a été complètement effectuée. Un 5ème dan de son école est libre de continuer son chemin en élaborant davantage son art et en devenant maître de sa propre école. C'est dans cet esprit qu'il m'a conféré le 5ème dan en 1983. C'est en accord avec ses principes que j'avais établi un système en 5 dans. Parallèlement, le défunt Me Guima 10ème dan de Shotokan m'a conféré le 6ème dan. La pensée du système de ces deux maîtres est différente : pour le premier l'indépendance est acquise à partir du 5ème dan ; pour le second le système s'étend et la maturité, symbolisée par l'âge est un passage obligé pour les grades les plus élevés. Mais dans ce système, plus le grade est élevé, plus fort est le risque qu'il soit honorifique.
Lorsque j'étais au Japon et qu'on parlait de niveau effectif, c'était jusqu'au 6ème dan, et quelque fois jusqu'au 5ème dan. Au-delà, on ne croyait pas à la réalité des grades, attribués le plus souvent à titre honorifique. Quand j'étais étudiant au Japon, j'ai passé le 2ème dan de karaté shotokan après des épreuves dures. J'ai dû combattre successivement, sans interruption, contre 11 personnes. Après avoir réussi cette épreuve, j'étais épuisé et mes deux tibias étaient enflés et couverts de bleus. Le soir, en buvant le saké avec des copains qui me réconfortaient, nous entendons à la radio une chanson qui s'appelait « karaté-do », puis le présentateur annonce que le Directeur de la J.K.A., Me Nahayama, venait de donner à la chanteuse le 5ème dan. J'étais écoeuré.
Aujourd'hui, au Japon, la fédération la plus importante (affiliée à W.U.K.O.) organise les examens de passage de grades. Pour les 6ème et 7ème dan, l'examen comporte l'exécution, devant un jury, de 2 kata, plus l'exécution d'un seul passage d'un des deux kata au choix du candidat, avec une seule application expliquée. Le candidat doit en outre remettre un bref texte, seulement une page, sur la signification générale des kata. Les droits d'inscription à l'examen sont de 700 FF (106 €). Lorsqu'on reçoit officiellement ce diplôme, il est signé de Me Sasagawa, 10ème dan, dont chacun sait qu'il n'a jamais pratiqué le karaté. Qu'en pensez-vous ?
Dans la définition des grades de l'Ecole shaolin-mon, je m'inspire du système du kendo, mais sans le reproduire, en tenant compte des critiques qui lui ont été faites. Il ne faut pas idéaliser le système du kendo, c'est ainsi que Me Sasagawa qui n'a pas plus pratiqué le kendo que le karaté a reçu le titre le plus haut du kendo, celui de Hanshi.
Il faut donc se garder d'idéaliser ce qui se passe au Japon. Ceux qui ont la naïveté sincère qui était la mienne quand j'ai entendu que la chanteuse japonaise avait eu un 5ème dan de mon école de shotokan, ne doivent pas en être découragés. Aucun système n'est tout à fait fiable et ne doit être idéalisé. Même si l'art est diffusé en s'appuyant sur un système, il ne faut pas confondre les deux. Ce n'est pas l'art qui est en question quand une personne s'efforce d'obtenir un grade en sachant très bien que les critères sur lesquels il est attribué sont douteux, tout autant que les capacités de ceux qui prétendent juger. Et pourtant beaucoup cherchent à se rassurer en obtenant un papier. Actuellement, en France, il est question d'établir un système de grades et de ceintures pour le taiji quan, ce qui n'est pas du tout dans la logique du système chinois. Cela peut paraître comique, mais, en France où tout est centralisé, la capacité en art et le droit d'enseigner sont confondus. Je me demande sur quels critères un jury pourra apprécier la profondeur de la pratique interne du taiji, et aussi comment résister au sommeil devant les lents kata de tai-ji plus ou moins bien maîtrisées par de nombreux candidats.
« Le niveau effectif, on se le donne soi-même, les grades, c'est quelqu'un d'autre qui vous les donne » - disent certains maîtres japonais honnêtes. Cette assertion qui autrefois me semblait juste, ne me satisfait plus. Dans une situation où nous ne pouvons nous fier à aucun système existant, il faut créer le nôtre en essayant de constituer des critères plus fiables et d'être rigoureux, en gardant pour notre propre système le regard critique que nous avons pour celui des autres. La valeur et l'importance des grades que nous attribuerons dépendent de votre conscience, de vos capacités et de la fierté avec laquelle vous les portez. Le détail des critères du système d'attribution des grades sera donné dans d'autres publications.
La liste des gradés de l'Ecole, au moment du passage à la F.F.A.B. sera publiée dans le prochain bulletin.

(*) il ne faut pas confondre Me Kubota avec le maître du même nom, venu à quelques reprises des Etats-Unis, en Italie. Celui-ci est comédien professionnel. Selon Me Tamano, professeur de karaté qui a vécu aux Etats-Unis, c'est là-bas un comédien ordinaire. En jouant l'adepte d'arts martiaux dans des films, le personnage joué a été confondu avec la réalité. L'étonnant est que certaines fédérations du karaté l'aient invité à donner des cours, alors que cette personne n'a jamais eu de formation en arts martiaux. Je ne peux faire autrement que d'y voir une comédie en pensant que des adeptes italiens suivent avec « sérieux » les cours de ce monsieur dont le niveau est certainement inférieur à celui de nombreux participants au stage. Ils se sont bien plus entraînés que ce monsieur qui a étudié seulement les expressions martiales pouf improviser son rôle dans des films américains et qui, dit-on, a glorieusement terminé son stage par une vente de gadgets. S'ils n'ont pas pu discerner la qualité de ce « maître », c'est tout à fait symptomatique des problèmes du karaté italien.

Document d'archive écrit en septembre 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de liaison Shaolin-mon n°10


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