La leçon de sabre.
Au bout d'un moment de conversation, Yagyu demanda avec une grande discrétion à Kamiizumi : « Veuillez me pardonner d'être aussi impoli et d'oser vous demander une leçon si hâtivement. ». Kamiizumi accepte avec bonne humeur et demande au vieux moine la permission d'utiliser le dojo de Hozoin. On désignait alors par dojo la pièce principale où se déroulait la pratique des moines bouddhiste et ce terme n'était pas encore utilisé dans la pratique du sabre. L'utilisation du mot dojo correspond à l'évolution de l'art du sabre. En voyant leur maître aller au dojo, ses deux disciples s'étonnent, car jamais jusqu'ici Kamiizumi n'a combattu le premier. Ce sont toujours ses disciples qui combattent avec un adepte inconnu.
« Prenez ceci. ». Il présenta un shinaï à Yagyu qui le voit pour la première fois. « C'est ce que j'ai fait façonner pour qu'on puisse s'entraîner en évitant les accidents inutiles. ».
Dans les articles sur Bokuden, j'ai écrit que Bokuden avait utilisé le fukuro-shinaï mais ceci est une hypothèse qui n'est pas prouvée. Par contre, l'utilisation de fukuro-shinaï par Kamiizumi est un fait attesté. Le type de shinaï qu'il a élaboré est encore utilisé aujourd'hui dans l'école Yagyu. Ce shinaï qu'on appelle aussi « hikihada-shinaï » est différent de celui que nous utilisons habituellement. Le bambou est fendu en lamelles plus étroites et mis dans un long sac de cuir mince sur lequel on passe une couche de laque, la surface du cuir devient alors légèrement plissée. On l'utilise sans garde (tsuba) et sans armure. C'est l'ancêtre du shinaï que nous utilisons en kendo aujourd'hui.
Yagyu prenant ce shinaï se met en face de Kamiizumi. Les deux combattants se placent à une distance de cinq mètres, puis s'approchent jusqu'à la distance où les deux extrémités des shinaï sont séparées d'une cinquantaine de centimètres. Yagyu ressent une difficulté à avancer plus loin. Il se dit : « Curieux ! ». Dès qu'il tente d'avancer, il a l'impression d'être pris dans une atmosphère épaisse et visqueuse. Au bout d'un moment, il se force à pénétrer dans ce champ. Et, lorsqu'il avance d'un pas, Kamiizumi recule d'un pas, puis immédiatement avance de deux pas vers lui et il est obligé de reculer de deux pas. Ce qui fait que, chaque fois qu'il s'efforce d'avancer, il est repoussé en arrière. Il se demande ce que cela veut dire sans en comprendre la raison. Il commence à s'irriter d'être repoussé par ce mur invisible, il n'a jamais combattu un adversaire aussi insaisissable. Il rassemble ses forces pour franchir cette atmosphère qui entoure son adversaire et, au moment où il croit avoir franchi cette zone et frappé son adversaire, il sent que son shinaï se détache de ses mains. Il entend le bruit sec de son shinaï qui roule sur le parquet du dojo. Il voit Kamiizumi toujours debout en face de lui. Il se demande : « Que s'est-il passé ? Ai-je fait laissé tomber mon shinaï accidentellement ? ». Il ne comprend rien et demande : « Pouvez vous me donner une autre leçon, s'il vous plaît. » Kamiizumi répondit : « Cette fois-ci vous allez combattre contre un des mes disciples. Vous comprendrez mieux la situation du combat. ».
Et il appelle Hitta Bungoro. Celui-ci a 43 ans et est de six ans l'aîné de Yagyu. Il est le neveu de Kamiizumi et a passé sa jeunesse auprès de son oncle à la fois comme vassal et comme disciple.
Les deux adversaires se mettent face à face, comme pour le premier combat et, cette fois-ci, au lieu de se sentir enveloppé d'une atmosphère épaisse et collante, Yagyu ressent nettement la volonté d'attaque de son adversaire qui heurte la sienne, comme deux vagues opposées qui se rencontrent. Tous deux restent immobiles, le sabre pointé vers les yeux de l'adversaire. Mais, sans qu'ils ne fassent un mouvement, la rencontre de l'énergie qu'ils dégagent et de leurs perceptions tendues requiert un effort profond. Leurs niveaux ne sont pas très différents, aussi chacun est-il à même de bien ressentir la puissance de l'autre. Mais, aux yeux de Kamiizumi, la supériorité de l'un des combattants est évidente. Comme dans le combat précédent, avec détermination, Yagyu se lance d'un pas en avant dans la zone de son adversaire, pour le frapper à la tête. C'est à cet instant que le shinaï de Bungoro le frappa au poignet droit et poursuivit sa trajectoire en appuyant avec une force continue sur la poignée de son shinaï qui tombe à terre. Cette fois le shinaï tombe de nouveau au sol avec un bruit sec. Yagyu ressent une forte douleur au poignet et comprend comment il a perdu. Il mesure la supériorité technique de son adversaire et le chemin qui lui reste à parcourir pour atteindre le même niveau. Il demande de combattre encore une fois. Bungoro prend de nouveau le shinaï et le combat recommence, presque de la même façon, de nouveau Yagyu est frappé au poignet.
Document d'archive écrit en 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans non publié