Dans mon école, nous attachons de l'importance à l'acquisition de la capacité de contrôle en touchant, de façon à dissiper le choc au niveau de la surface de contact avant qu'il ne pénètre en profondeur. Cette forme de contrôle exige la capacité de porter des coups à courte distance. Elle est difficile à apprécier dans le système de la compétition qui ne permet pas distinguer la simple expression de l'efficacité d'avec le contrôle d'un coup efficace. Nous étudions aussi l'attaque et la défense du bas du corps : parties sexuelles, cuisse, genou, tibia, pied, etc. Le contrôle est alors indispensable, mais il y a toujours le risque d'une mauvaise évaluation. Par exemple, un coup de pied que vous lancez au tibia de l'adversaire n'est pas efficace à coup sûr, s'il n'y a pas de concentration dans votre pied quand il atteint le tibia. Mais puisque vous êtes censé contrôler le coup, vous ne le portez pas réellement d'où le risque d'une illusion lorsque vous évaluez l'efficacité potentielle. Il ne faut pas confondre un coup efficace contrôlé avec une simple touche de la pointe du pied. Il arrive souvent qu'un combattant lance un coup de pied au ventre, mais que son pied soit arrêté en heurtant le genou ou le tibia de son adversaire parce que celui-ci a avancé. Cela peut donner l'impression que le coup de pied a été porté au tibia ou au genou, mais en réalité, souvent celui qui a donné le coup se fait mal aux orteils, alors que son adversaire ne ressent pas grand-chose. Pour les coups de pied au genou, la vigilance s'impose aux deux adversaires, car une faute un peu durement commise peut entraîner une rupture de ligament susceptible de causer un arrêt obligatoire plus ou moins long et au pire définitif. J'ai moi-même vécu ce problème et j'ai vu au cours d'entraînements des cas graves. Lorsqu'une rupture ou une cassure au niveau des articulations survient, il est impossible de la surmonter avec l'esprit « fort » du karatéka. Il faudrait plusieurs jambes de rechange. Il n'en est pas question d'accumuler ce type de faute car une seule faute peut être définitive. L'entraînement est alors stoppé. Ce n'est pas de la comédie, celui qui recherchait avec acharnement l'efficacité peut se retrouver infirme. Le contrôle est donc obligatoire si nous voulons approfondir la capacité de combat à long terme.
C'est l'attitude réciproque des adversaires qui permet de donner sens au contrôle. Lorsque nous sommes touchés, nous avons tendance de nous dire en ignorant le contrôle effectué par l'autre : « Je suis touché, mais le coup n'est pas efficace. », alors qu'il faut considérer l'insuffisance de notre parade. Lorsque nous réussissons à toucher l'adversaire en contrôlant il faut nous demander : « Est-ce qu'il y avait suffisamment de puissance potentielle dans ce coup contrôlé ? ». Dans la pratique quotidienne il faut plutôt sous-estimer l'effet de nos propres gestes et surestimer légèrement l'effet des actes de nos partenaires.
Souple et puissant comme la trompe de l'éléphant.
La force que je cherchais dans ma propre pratique jusqu'à mes 30 ans était comparable à l'image de la dureté du bois ou du béton, mais depuis la souplesse et la force que je vise sont, selon l'expression de certains maîtres que j'ai rencontrés au cours de cette recherche, à l'image d'une trompe d'éléphant. La souplesse est un vecteur de sensibilité c'est pourquoi on dit que la main doit être sensible comme une antenne. Mais cette sensibilité est étouffée si on durcit le corps en fermant le poing, comme on apprend à le faire en karaté. Pour développer la sensibilité, il ne suffit pas d'apprendre à faire des gestes techniques spécifiques. Il est nécessaire de commencer par savoir comment ressentir le corps et comment y mettre la force. L'entraînement comporte donc, en parallèle à l'apprentissage spécifique des techniques, des exercices de sensibilisation à notre propre corps : les exercices internes qui incluent la respiration, le qi gong, la méditation, etc.
On doit apprendre à développer la sensibilité comme si la main, en frappant l'adversaire, devait parvenir à se freiner d'elle-même pour modifier la dose de la puissance qu'elle injecte dans corps de l'adversaire. C'est tout autre chose que de pratiquer le contrôle en bloquant brusquement un coup. Je n'entre pas dans les détails, car cet aspect serait trop long à développer ici et je l'ai en partie traité dans mon livre : « Méthode des arts martiaux ». En tout cas, le développement de la sensibilité n'est pas incompatible avec la recherche de l'efficacité, il constitue au contraire une condition essentielle pour acquérir et développer l'efficacité et la puissance. Seulement une telle méthode est difficile à accepter directement par la plupart de ceux qui veulent pratiquer un art martial ou un sport de combat. Il leur parait évident de partir de leurs dispositions et de la sensation directe et spontanée de la force que représente « la dureté ». La force par la dureté qui est le prolongement des gestes quotidiens est immédiate et directement impressionnante, ce n'est donc pas par hasard que la plupart des karatékas commencent par chercher dans cette direction.
(A suivre...)
Note : Plusieurs lecteurs m'ont écrit en me demandant s'il existait une traduction en français des ouvrages que je cite. Je traduis toujours directement du japonais les auteurs cités et, quand j'ai connaissance d'une traduction française, je l'indique dans l'article.
Document d'archive écrit en 08/02/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido