D'où vient le yi quan?
Le yi quan a été fondé en Chine par Wang Xiang zhai (1886-1963). Cet art est considéré historiquement comme une des branches de xing yi quan, mais cela ne me semble pas tout à fait exact. Car le contenu de l'art qu'a présenté Wang Xiang zhai sous le nom du yi quan se trouvait depuis longtemps au fond des arts de combat chinois et était transmis d'une manière ésotérique aux adeptes qui avaient dépassé un certain niveau. En effet nous trouvons dans le texte de Lao tsu d'il y a deux mille quatre cent ans quelques passages qui évoquent la méthode du yi quan. Lao tsu était-il un adepte d'art martial ? Dans ses oeuvres, la méthode d'art martial est conçue comme une méthode de formation de l'être humain dans sa totalité, ce qui converge avec la recherche de la vertu. Un homme vertueux est celui dont la haute perspicacité spirituelle découle spontanément de la grande maîtrise de son corps, ce qui incorpore naturellement l'art martial. L'art martial n'y constitue pas un but en soi. Si une telle pensée est présente chez Lao tsu, nous pouvons supposer aisément qu'il s'est appuyé sur des connaissances accumulées à ce sujet avant lui et que son génie a contribué à les faire avancer.
Par ailleurs, nous pouvons voir les traces des positions des pieds sur les dallages d'une salle du temple Shaolin. Si on bouge sans arrêt il n'est pas concevable que les traces des pieds s'impriment sur le sol dur. Cela s'est sans doute produit parce que, pendant des années, les adeptes gardaient une posture immobile des heures durant en laissant couler leur transpiration. Les générations suivantes ont continué cet exercice aux mêmes places dans le hall. C'est ainsi qu'ont été imprimées les traces des pieds. En effet, on trouve dans les documents anciens des passages sur l'exercice de ritsu-zen (zhàn zhuang) comme méthode secrète de perfectionnement de l'art martial, ils indiquent que, comme première étape, les moines s'exerçaient dans la posture de ritsu-zen durant trois ans.
Lorsque Wang Xiang zhai s'est initié à la pratique du xing yi quan, sous la direction de célèbre Guo Yun shen, ce dernier préféra le former non par des techniques diversifiées avec les kata du xing yi quan, mais exclusivement par le ritsu-zen (zhàn zhuang). L'admiration que l'on avait pour le kun fu (la capacité en art martial) de Guo Yun shen était telle qu'on l'exprimait par cette expression légendaire : « par son seul pon-ken (pong quan) en se déplaçant d'un demi-pas, il domine le monde entier. ». Guo Yun shen a appris à son jeune disciple directement l'essentiel de son art, ce dont on ne pouvait habituellement avoir connaissance qu'à partir d'un niveau élevé de pratique. Il l'a fait par une série d´entraînements basés sur l'exercice de ritsu-zen sans passer par l'apprentissage des kata, c'est ce qui va constituer le contenu du yi quan.
En effet Wang Xiang zhai fit preuve très tôt d'une capacité extraordinaire. Bien qu'il soit chétif et petit de taille, au cours de son voyage de formation à travers toute la Chine, il livra plus d'un millier de combats le plus souvent victorieux grâce à sa force explosive. Il séjourna auprès des adeptes qui l'avaient vaincu pour étudier leur art. Il atteignit ainsi un niveau exceptionnel. A ses élèves, Wang Xiang zhai enseignait directement ce qui lui était essentiel en évitant toute autre chose. Au cours des années vingt, il nomma son école « yi quan ». Après 1940, ses admirateurs l'appelèrent « da chéng quan » (la boxe du grand accomplissement). Aujourd'hui, on utilise les deux appellations. Et on considère généralement que l'école de Wang Xiang zhai est issue du xing yi quan car il à été formé par Quo Yun shen, célèbre maître de xing yi quan.
Les grandes lignes du yi quan.
Le yi quan nous enseigne comment parvenir à une concentration plus qu'ordinaire, voire extraordinaire ce qui est un des points cardinaux de tous les arts martiaux.
Lorsqu'on parle de la concentration de force, il faut mettre en évidence deux niveaux. L'un est la concentration acquise par les répétitions gestuelles ; le degré est variable, mais même au plus haut degré, elle restera en-deçà d'un seuil, car nous ne pouvons pas mobiliser certaines forces musculaires par notre conscience ordinaire. Je la qualifie de concentration « ordinaire ».
Parfois, lors d'une situation de crise, il arrive que l'on dépasse ce seuil et mobilise une force qui dépasse l'ordinaire. Au Japon, on désigne par « force de folie de l'incendie » l'acte de femmes qui transportent seules des objets lourds qu'elles n'arrivent pas à soulever à l'ordinaire. Ce seuil peut aussi être dépassé par la mobilisation de force provoquée par une respiration accompagnée d'un « kiàï », ce qui constitue l'essentiel de certains arts martiaux japonais. Le yi quan est une méthode qui vise à créer et renforcer systématiquement des réseaux neurophysiologiques afin de pouvoir mobiliser les différents muscles dans des situations où ils demeurent ordinairement en repos. Le processus passe par un travail d'aller et retour entre l'extension des commandes volontaires du corps et le renforcement des capacités physiques. Effectivement cette méthode permet de réaliser une concentration de force qui permettra de dépasser le seuil ordinaire, en dehors de la situation aléatoire d'une crise.
Le « zheng ti » ou l'une intégration globale.
C'est principalement par l'exercice de ritsu zen (zhàn zhuang) que l'on procède à cette auto éducation en yi quan. L'éducation des différents muscles va de pair avec l'élargissement, l'aiguisement de perception nécessaire à un art martial. La force explosive est une expression martiale de ce qu'on appelle en yi quan « zheng ti » : le corps intégré dans sa totalité. C'est lorsqu'on atteint l'état de « zheng ti » qu'on peut se détendre et de se concentrer au plus haut degré. C'est donc cet état que l'on recherche au travers le ritsu-zen.
Dans l'intégration globale du corps ou « zheng ti », il y a plusieurs étapes. Il faut d'abord viser le premier degré de l'intégration, ce qui demande déjà un travail étalé dans le temps. Même si on s'efforce de concentrer la force, celle-ci ne sera jamais « explosive » tant qu'on ne parviendra pas au « zheng ti ». Il ne s'agit pas seulement d'une coordination et d'un renforcement de différents muscles. Le plus important est une « intégration » globale du corps par laquelle son fonctionnement s'améliore. En y parvenant, il est justifié de dire que nous avons augmenté le « ki », puisqu'il s'agit d'une énergie vitale. La personne qui est parvenue à cette intégration (zheng ti) maîtrise une grande capacité de commande de son propre corps, et c'est effectivement ce qu'on recherche à travers les différents courants du qi gong. L'état de zheng ti signifie une ouverture de là perception vers l'intérieur et vers l'extérieur du corps.
A travers la méthode qui permet d'atteindre à l'état du zheng ti, la personne aura développé une grande sensibilité de son équilibre physique qui se répercute sur toute sa manière d'être. Ce qu'on perçoit, dit-on, rien qu'à partir de là démarche quotidienne de là personne, de sa façon de se tenir et de marcher en dehors de la pratique martiale. A partir de là on peut concevoir qu'une forme d'éthique apparaisse spontanément. C'est dans ce sens qu'on dit : l'entraînement ne se limite pas au dojo, mais est permanent, car sitôt qu'on pense à son être, c'est déjà l'entraînement du Quand on conçoit ainsi la pratique des arts martiaux, elle implique tacitement Une tension vers le changement volontaire de son être. C'est d'ailleurs le sens originel du terme « entraînement » en budo où l'idée d'aller vers un perfectionnement de l'être est centrale. Nous y retrouvons aussi un point de convergence avec Lao tsu, car l'art martial est pour lui une méthode par laquelle un être humain s'efforce de hausser sa vertu.
De ce point de vue, la pratique du yi quan est diversifiée. La tendance majeure est d'en concevoir l'efficacité du point du vue du combat, le courant de Maître Yu est l'un des rares à être pénétrés de cette pensée originelle pour laquelle l'efficacité n'est pas l'unique but, mais l'expression d'une vertu humaine dont l'expression est le « zheng ti ».
Je dois préciser que c'est dans cette perspective que j´introduis le yi quan dans mon école. Même si la plupart des élèves ne le pratiquent que partiellement il est important d'en avoir une vision globale dans l'école.
Le zhàn zhuang ou le ritsu-zen.
L'exercice du ritsu-zen du taiki-ken est prolongement du zhàn zhuang du Yi quan, que nous continuons à appeler ritsu-zen. J'ai commencé à enseigner le ritsu-zen de cette façon à partir de l'été 1990.
Prendre la posture du ritsu-zen n'y suffit pas, le plus important est d'exercer son corps à l'aide des idées directrices ou « yi ». Cet exercice met en jeu en plus de la pensée qui doit former différentes sensations physiques, la volonté et la persévérance. II n'est pas facile. Tous les autres exercices du yi quan sont attachés à ce travail de ritsu-zen qui exige de la disponibilité et de la volonté. Dans les cours habituels je n'en indique que les lignes générales suffisantes pour ceux qui ne le pratiquent que de temps en temps et même pour ceux qui s'y exercent avec une certaine régularité. Ceux qui veulent aller plus loin en s'exerçant quotidiennement trouveront spontanément et inévitablement des problèmes qui doivent être résolus à l'aide d'un enseignement. Je les invite à me les faire connaître afin que je puisse les observer avec soin et nous avancions ensemble. Je prévois cette année un voyage de recherche en Chine où je suis invité par Maître Yu Yong nian, un des rares disciples de Wang Xiang zhai.
Avec mon ami dont j'ai parlé plus haut, nous venons de former l'Association Française de Yi quan dont l'entrée est sélective, ce qui est la tradition de cet art en raison de la difficulté de la pratique et de l'enseignement. J'inviterai donc à faire partie de ce cercle de travail ceux de mes élèves qui avancent suffisamment dans cette direction. En même temps, j'enseigne sur la base de ma pratique personnelle les éléments du yi quan qui sont bénéfiques pour tous.
J'ai donné des précisions sur le yi quan, car pour nombre des élèves ce nom n'est pas habituel et il me parait important de le situer clairement dans mon enseignement. En ce qui concerne le travail interne il faut mettre en évidence que le yi quan n'est pas le seul chemin. Nous le faisons aussi par le taiji quan, comme je l'ai déjà explicité.
Je pense que chacun, selon ses dispositions personnelles, pourra choisir sa forme de pratique interne entre le taiji et le yi quan ou bien pratiquer les deux à la fois, ce qu'on fait très fréquemment.
Document d'archive écrit en mars 1991
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon