La rencontre avec le yi quan
Le taiki-ken, dont nous avons largement travaillé les éléments au cours de nos entraînements est d'issu du yi quan.
Au printemps 1990, j'ai rencontré un ami japonais perdu de vue depuis dix ans. Je savais qu'il était parti en Chine pour apprendre l'acupuncture et qu'il avait effectué plusieurs voyages de recherches. Durant son séjour en Chine, il s'est intéressé au qi gong qui l'a conduit à la pratique du yi quan puisque le yi quan est basé sur une modalité du qi gong, le « qi gong dur » ou « qi gong martial ». En constatant la convergence de notre itinéraire de recherche, nous avons prolongé cette rencontre dans la pratique. Nous avons fixé un jour de la semaine pour travailler ensemble et nous continuons depuis. Il m'a communiqué généreusement ce qu'il avait appris depuis sept ans.
A l'automne dernier, lorsque son maître du yi quan est est venu à Londres, mon ami m'a proposé d'y aller avec lui et m'a introduit auprès de son maître pour qu'il m'admette comme son élève. J'ai pu recevoir un enseignement précieux à cette occasion. Etre introduit par quelqu'un de confiance est en effet indispensable pour accéder à la transmission de l'art dans certaines écoles. Ce maître s'appelle Yu Yong nian, âgé de 71 ans, il est un des rares disciples qu'ait formé Wang Xiang zhai (1886-1963), fondateur de yi quan. Ainsi dans mon itinéraire de recherche j'ai rencontré successivement le taiki ken, puis son art d'origine le yi quan.
J'ai naturellement comparé en pratique le taiki-ken et le yi quan et ai constaté une grande différence. Une partie importante est absente en taiki-ken et j'ai été amené à juger que c'est justement la part essentielle, qui est aussi très difficile à communiquer. Pourquoi ?
Nous pouvons le comprendre en considérant l'histoire de la transmission de cet art martial.
Le taiki-ken et le yi quan.
K. Sawai, durant la deuxième guerre mondiale rencontre Wang Xiang zhai en Chine et est fortement impressionné par son art, il devient son élève. Mais il faut savoir que K. Sawai était officier de l'armée japonaise qui occupait la Chine et y faisait des ravages. Comment les Chinois auraient-ils pu transmettre à un de leurs ennemis l'essentiel de l'art de Wang Xiang zhai, maître célèbre surnommé « la main du pays », ce qui signifie le trésor du pays. En effet, lorsque mon ami a recueilli le témoignage du défunt Yao Zong xun, condisciple de Yu Yong nian, qui avait été chargé sur l'ordre de Wang Xiang zhai d'enseigner le yi quan à K. Sawai, celui-ci a dit :
« Je ne lui ai pas enseigné l'essentiel du yi quan.»
Mais K. Sawai est un homme passionné qui persévère dans la pratique de yi quan sans avoir pourtant connaissance de l'essentiel et il remplit la part absente de la transmission par son intuition du « ki ». C'est ainsi qu'à son retour au Japon, il fonde l'école Taiki-ken. Dans l'ouvrage de K. Sawai nous trouvons partout le mot « ki », désignant l'énergie qu'on doit acquérir un jour en persévérant dans l'exercice pénible de ritsu-zen.
La base du taiki-ken est le ritsu-zen que nous avons pratiqué pendant plusieurs années. Selon le système d'entraînement du yi quan ce mode de ritsu zen correspond à la première étape qui demande effectivement plusieurs années, mais cette forme ne permet qu'un développement partiel. En lisant le texte de Wang Xiang zhai, j'ai été frappé de ne pas y trouver pas le mot de « ki » ou « qi » au sens où l'entendait K. Sawai. A la place de « ki » dont le sens est abstrait, Wang Xiang zhai utilise des expressions plus concrètes. Par exemple, au lieu de dire « chercher le ki », il dit « s'exercer en créant la sensation d'avoir tel objet dans les mains ». Bref, K. Sawai a dû remplacer l'ambiguïté laissée volontairement lors de la transmission par une idée intuitive du « ki ». Ce décalage se retrouve perpétuellement entre les méthodes d'entraînement du taiki-ken et celles du yi quan. C'est pourquoi il est justifié de considérer le taiki-ken comme une création de K. Sawai plutôt que comme une branche directe du yi quan.
Bien qu'une partie essentielle du yi quan en soit absente, je considère que le taiki-ken a une valeur importante et des originalités. Par exemple, les exercices du « neri » et du « hai » sont intéressants, bien que K. Sawai les ai crées en déviant des exercices originels du yi quan. De plus les adeptes de taiki-ken ont fait à maintes occasions preuve de leur supériorité en combat contre les différents courants du karaté au Japon ; l'efficacité de leur travail y est reconnue. J'ai aussi constaté moi-même que la méthode du taiki-ken est d'une grande efficacité pour développer l'acuité et rendre percutant en combat. C'est pourquoi j'ai pratiqué cette méthode avec passion durant plusieurs années et je l'ai enseignée.
Aujourd'hui, ayant pratiqué les deux méthodes je reconnais sans hésitation la supériorité de la méthode de yi quan. Je n'entre pas ici davantage dans les détails il vaut mieux les expliciter par la pratique, ce que j'a déjà par tellement fait durant les cours et les stages, surtout lors du stage du yi quan.
Le yi quan est une méthode d'exploration des capacités qui va bien plus loin que le taiki-ken en ce qui concerne la concentration de la force et de l'élargissement de la perception. Effectivement, le yi quan offre une voie par laquelle on acquiert une force explosive. Et, en suivant cette méthode, chacun bénéficiera différemment des effets de l'exercice selon le degré d'approfondissement auquel il est parvenu. Car le ritsu-zen y est conçu à la façon du « qi qong » qui peut varier d'intensité en s'ajustant à la condition physique de la personne et peut être pratiqué par des adeptes d'art martial aussi bien que par des personnes malades qui cherchent à se rétablir.
En somme, avec la rencontre du yi quan, je considère qu'un itinéraire de recherche commencé lors de ma rencontre avec K. Nishino qui m'a fait connaître taiki-ken a trouvé le chemin des origines et a pu ainsi aboutir. J'approfondis avec passion le travail interne du yi quan et en même temps je persévère dans d'autres modalités du qi gong et de respiration, ce qui constitue pour moi l'ensemble du travail interne.
Voici, j'ai exposé brièvement mon itinéraire de recherche et d'évolution dans le travail interne. Toutes ces démarches étaient et sont indispensable pour moi et comme vous pouvez le comprendre la recherche n'est pas toujours directe et parfois ingrate. Si j'ai exposé ceci, c'est d'abord pour vous montrer d'où provient le travail interne que je vous enseigne, car je pense que cette connaissance va vous rassurer dans votre pratique. Toutefois je ne cherche pas à vous inviter tous à aller jusqu'au fond de ces pratiques, ce qui demande une très grande disponibilité et de la passion. La connaissance panoramique de l'ensemble va éventuellement inciter quelques uns de mes élèves à aller plus loin. Chacun pourra proportionnellement à son investissement verser une plus grande énergie dans sa pratique de l'art martial dont l'armature est offerte principalement par le karaté.
Document d'archive écrit en mars 1991
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon