3- Le karaté
Le karaté nous offre un excellent registre technique, une armature linéaire simple, précise grâce à laquelle nous constituons un savoir technique solide pour l'art du combat. Mais le karaté, qui est originellement une pratique externe, ne peut fusionner avec la pratique interne pour former un art d'une envergure supérieure que si on arrive à créer une ouverture qui lui permette une jonction spontanée avec l'exercice interne. Sans quoi, ce ne sera qu'une juxtaposition. Au travers ma recherche sur les différents styles et écoles de karaté, j'ai conclu que le mode de pratique de l'école Shorin-ryu est celui qui convient le mieux à l'évolution progressive pour la fusion avec le travail interne. En effet l'école Shorin-ryu représente la forme la plus ancienne dans la tradition du karaté d'Okinawa.
Comme le choix de sa propre pratique est ouvert et dépend des aspirations de chaque personne, il est tout à fait possible de centrer sa pratique du Shaolin-mon principalement dans le domaine du karaté, ce qui est d'ailleurs le cas de certaine nombre de personnes. Dans ce cas, il est cependant nécessaire qu'ils veillent à ce que cette pratique contienne l'ouverture qui lui permettra à l'avenir de bénéficier du travail interne.
J'affirme avec conviction d'après les recherches que j'ai menées sur le karaté des différentes écoles et styles que par le karaté seul on ne pourra pas aller au-delà de certain âge en continuant à progresser. Cette situation est aussi celle du karaté d'Okinawa. Voici un entretien avec un professeur du karaté originaire d'Okinawa.
K.T. « Selon les écoles la longévité de la pratique est variable. Vous êtes originaire d'Okinawa et y avez appris le karaté, vous connaissez différents maîtres et les courants. Quelle est la situation d'Okinawa sur ce point ? »
Réponse : « Dans les écoles de Nahaté tel que le Goju-ryu, les adeptes sont effectivement forts jusqu'à trente à quarante ans. L'école Uechi-ryu va encore plus loin. Les adeptes de cette école sont très forts pendant la quarantaine, mais dès cinquante ans ils ne font plus grand chose. La santé est très souvent mise en cause. Personne ne pourrait continuer leur mode d'entraînement après un certain âge. La vie semble y être vécue « fortement et brièvement ».
Tandis qu'en Shurité la pratique continue longtemps. Il y a des adeptes qui continuent jusqu'à quatre-vingt ans. Mais généralement en Shuri-té, les adeptes commencent à cesser le combat lorsqu'ils atteignent l'âge de trente ans. Ils se contentent alors de pratiquer certains exercices de combat conventionnel, mais pas de combat libre. Et plus ils vieillissent, plus ils se limitent à l'exercice des kata en les adaptant à leur âge, c'est ainsi qu'ils continuent jusqu'à un âge avancé. Il est donc évident de penser que ce sont les jeunes de vingt ou trente ans qui sont plus forts en combat et de renoncer à progresser en capacité de combat à la fin de la trentaine. On n'y voit pas d'adeptes qui pratiquent le combat libre après la quarantaine. ».
Ceci n'est que le témoignage d'un adepte, mais il correspond à ce que j'ai trouvé moi-même au cours de ma recherche sur le karaté. A savoir que certaines écoles de karaté comptent un nombre important d'adeptes d'âge avancé, mais c'est parce qu'ils limitent leur pratique à des exercices de kata qui forment un bon support pour la santé, une gymnastique martiale. Mais il y manque fatalement une chose : le travail interne par lequel les exercices deviennent plus que de la gymnastique martiale. C'est aussi par ce travail interne qu'on peut continuer à progresser en capacité de combat. Ainsi l'un des deux versants essentiels de l'art martial manque au karaté d'Okinawa.
La raison en est facile à comprendre : l'aspect interne du travail est plus difficile à transmettre. Les techniques gestuelles sont visibles de l'extérieur, d'où la facilité de communication. A la limite on peut comprendre la signification des techniques sans comprendre la langue, et le temps de l'apprentissage peut être court. Tandis que la communication du travail interne est impossible sans recours à l'explication, car il s'agit de communiquer ce qu'on ressent, ce qu'on peut ressentir, ce qu'on doit ressentir dans telle et telle partie du corps et comment on doit diriger les sensations, comment on doit conduire la force, etc. D'où la nécessité de- maîtriser jusqu'à un certain point la langue. De plus, pour avancer dans ce type du travail, il faut un temps suffisamment long, puisqu'une personne ne peut pas emmagasiner le savoir beaucoup plus loin que son expérience personnelle.
C'est principalement pour ces raisons que le travail interne n'a pas été suffisamment été versé dans la culture d'Okinawa à partir de la Chine car les habitants d'Okinawa ne parlent pas le chinois et, lorsqu'ils sont allés en Chine, il n'y sont restés que relativement peu du temps. Et ils ne voyageaient pas pour apprendre un art martial mais principalement dans le but commercial. S'ils pouvaient apprendre un art martial chinois, c'était en plus de leur occupation principale. C'est pourquoi le savoir martial qui a été introduit à Okinawa était plutôt fragmentaire et était limité au niveau gestuel. A partir de l'accumulation historique de ces savoirs fragmentaires, les habitants d'Okinawa ont constitué leur propre art efficace qui est le karaté dont la technique gestuelle a été élaborée jusqu'à une forme de perfection.
Ce karaté qui était donc encore en cours de formation a été introduit pendant les années 1920 au centre du Japon à partir d'où il a commencé son expansion. C'est pourquoi nous devons comprendre que le karaté moderne provient de cette base qui laissait en blanc le travail interne. De plus, le karaté d'Okinawa qui a touché une perfection technique n'a pas été introduit sous sa forme complète dans l'île principale du Japon. Le karaté moderne a ainsi commença son départ à partir d'une base incomplète.
Document d'archive écrit en mars 1991
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon