Le budo ne peut pas être un spectacle.
Cette forme de combat ne peut pas constituer un spectacle car pour que le spectacle soit bon, il faut un grand échange de coups bien visibles. En karaté, il faut des coups nombreux exprimant la vitesse et de la puissance et aussi des sauts qui confinent à l'acrobatie, bref une amplification des mouvements qui seraient nécessaires. Tous les films d'art martiaux s'appuient sur cet aspect. Les spectateurs ne seront pas satisfaits si les deux adversaires se mettent face à face puis que l'un reconnaisse sa défaite, sans échange de gestes. Pourtant c'est à cela que vise le budo.
L'incendie d'une forêt est spectaculaire. La lutte contre le feu l'est aussi, surtout lorsqu'interviennent les canadairs. Mais, du point de vue de la lutte contre l'incendie, l'idéal est d'empêcher le feu de prendre. Le stade suivant est d'éteindre le foyer dès qu'il a pris. Si l'on étouffe ainsi chaque petit foyer à son apparition, la lutte contre l'incendie n'est pas spectaculaire. C'est une insuffisance de la capacité de lutte qui fait naître les incendies spectaculaires. Il en est de même pour les arts martiaux. C'est la médiocrité du niveau qui fait une place aux grands gestes techniques spectaculaires. Recherchant à bloquer l'adversaire au plus prés de la source de ses gestes, le budo ne doit pas tendre vers le spectacle. Aussi, lorsque les arts martiaux deviennent spectaculaires, quel qu'en soit le prétexte, ils s'éloignent inévitablement du budo.
Certains spécialistes prétendent que le spectacle sert à faire connaître le budo et correspond à la partie émergée de l'iceberg. Mais, bien souvent, la partie immergée n'est qu'un effet de parole. A mon sens, leur propos est dès le départ décalé car une personne qui sait la profondeur du budo n'a pas le loisir de se disperser dans la direction du spectaculaire qui freine son avance dans l'art. Il ne s'agit pas de mépriser le spectacle mais de comprendre que c'est une autre forme qui peut avoir une haute qualité.
Les différences entre l'efficacité en kendo et en sabre.
En kendo, la perception au cours du combat n'est pas simplement centrée sur le fait de toucher ou d'être touché, mais elle s'ouvre sur la recherche d'une plénitude de soi-même dans l'acte du combat. C'est pourquoi on dit que le kendo apprend une manière de vivre. Nous avons vu que le kendo n'est pas une reprise directe de la pratique du sabre de l'époque de samouraï. En combat de sabre véritable, il n'était pas rare qu'en utilisant des ruses ou des techniques extérieures à la pratique du dojo, un samouraï parvienne à vaincre un adepte de meilleur niveau. Les samouraïs qui se préparaient au combat à mort à l'époque féodale prévoyaient et préparaient le combat d'une façon qui débordait largement la pratique au dojo.
Les années 1850-1870 ont vu fleurir l'art du sabre. Parmi les écoles qui ont pris de l'importance, l'école « Ryu go ryu » s'est développée en raison de ses qualités d'efficacité. « Ryu » signifie « saule » et « gô » signifie « force », le fondateur de cette école avait eu une illumination en regardant les branches de saules qui frappaient la surface d'eau d'une rivière par un jour de mauvais temps. Au XIXe siècle, l'art de sabre, kenjutsu, avait été développé et approfondi dans la pratique des dojos. Les adeptes recherchaient la profondeur et l'efficacité de l'art en limitant les techniques par rapport à celles qui avaient été utilisées à l'époque des guerres féodales. Les codifications techniques et les règles des exercices de combat ont été instituées en vue de faciliter la recherche en profondeur et elles ont constitué le cadre d'un art du sabre qui a été appelé tantôt kenjutsu, tantôt gekiken. Effectivement un niveau remarquable a été atteint dans ce cadre à la fin de l'époque Edo. Mais l'efficacité de l'école « Ryu go ryu » consistait principalement à mettre en cause le cadre constitué de l'art de sabre de l'époque. La spécialité de cette école était de se baisser tout d'un coup durant le combat et de trancher le tibia de l'adversaire en maniant le sabre avec la souplesse d'une branche du saule qui frappe l'eau. Cette technique avait été rejetée comme « sale », « vulgaire », « déviée de la voie », « perverse » et oubliée. Mais, en combat, certains adeptes de haute réputation ont été battus par les techniques « perverses » de l'école de « Ryu go ryu ». A la fin de l'époque Edo (baku-matsu), les affrontements civils sont devenus fréquents, les samouraïs ont dû se battre réellement en dehors de dojo et le kenjutsu a été mis en cause. C'était la raison pour laquelle cette école « perverse » est devenue populaire parmi les adeptes de sabre. Un peu plus tard, lorsque le courant moderniste a triomphé, la classe des samouraïs a été dissoute et le port du sabre a été interdit. La signification de la pratique du sabre a progressivement changé à la fin du XIXe siècle, s'infléchissant à nouveau dans le sens de l'intériorisation et le kendo s'est constitué. Les techniques ont été limitées et c'est dans ce cadre que les adeptes de kendo cherchent la profondeur. Ce changement qualitatif marque la naissance du budo.
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido