Le combat de Bokuden contre son maître.
Bokuden arrive au combat final. Son adversaire est Matsumoto Masanobu c'est un adepte de la plus haute réputation, un véritable bushi dont les exploits sur les champs de batailles furent innombrables. Matsumoto est déprimé par son dernier combat. Il a dû faire face avec un de ses élèves Izasa Morichika. Ce dernier, ayant conscience de sa responsabilité familiale, s'est battu avec un esprit inébranlable face à son ancien maître du sabre et lorsque Matsumoto a lancé une attaque de tsuki à la gorge, ce coup aurait dû s'arrêter à quelques centimètres. Or Izasa, au lieu de percevoir sa défaite, s'est élancé et le sabre en bois de Matsumoto a écrasé la gorge de son ancien élève qui meurt quelque temps après. Notons qu'à cette époque l'entraînement au sabre se faisait principalement avec des sabres en bois, que les accidents survenant pendant l'entraînement étaient souvent graves et qu'il arrivait fréquemment que des combattants trouvent la mort au cours des tournois entre les différentes écoles. Matsumoto doit se battre, le coeur navré de remords, contre Bokuden qui est lui aussi un de ses disciples. Le maître et le disciple s'affrontent, le bruit sec du heurt des sabres en bois et les kiaï d'attaque et de riposte résonnent. Au moment où Bokuden pare une puissante attaque de Matsumoto, son sabre en bois casse en deux. Immédiatement Bokuden crie : « Veuillez venir en Kumiuchi (combat à mains vides). ». Matsumoto jette son sabre à terre et les deux combattants se mettent à lutter. Bokuden est âgé de 22 ans et Matsumoto de 44 ans. Les combattants donnent tous deux le meilleur de leur art. L'art du combat de Kashima ne se limitait pas au sabre. Le combat à main nue était une partie indispensable de l'art des bushi qui s'est constituée en jujutsu et s'est développée dans de nombreuses écoles. Matsumoto se fatigue plus vite et est projeté à terre, Bokuden appuie sa main sur la gorge de Matsumoto, ce qui symbolise le geste de le décapiter avec un couteau. Les juges décident que Matsumoto a vaincu en sabre et Bokuden en kumiuchi. Toutefois, Matsumoto cède la victoire à Bokuden pour qu'il aille à Kyoto représenter les écoles de Kashima. Aux temps anciens, les guerriers accomplissaient avant d'aller se battre un rite de prière adressé au dieu de la guerre de Kashima pour lui demander protection et l'expression antique « Kashima dachi » littéralement « partir du temple Kashima » s'est perpétuée pour désigner le départ au combat. En 1512, Bokuden accomplira le rite de « Kashima dachi » avant de partir défendre puis faire connaître l'école de Kashima dans la capitale du Japon, Kyoto.
L'art du sabre de la période des guerres féodales.
Bokuden vit en plein dans la période des guerres féodales qui dura plus d'un siècle. L'éthique des guerriers, et aussi les technique du sabre, diffèrent considérablement de celles qui vont s'instituer au cours de l'ère Edo. La pratique du sabre de l'époque des guerres vise une application directe sur le champ de bataille où tous sont revêtus d'armures. Une technique de frappe légère ne suffit pas à blesser un adversaire. Les guerriers utilisent donc des sabres grands et pesants. Ils portent plusieurs sabres. Pour voyager, il est d'usage qu'un bushi porte trois sabres, deux aux hanches et un plus grand sur le dos. Quant à la technique, l'attaque directe à la tête, semblable au « mén » du kendo d'aujourd'hui n'est pas habituelle car les guerriers portent généralement un casque résistant. Si vous avez vu une exposition d'armures japonaises, vous pouvez aisément comprendre pourquoi. Ainsi vêtu, il n'est pas facile de lever le sabre au-dessus de sa tête et encore moins de pourfendre verticalement la tête de l'adversaire, par conséquent les attaques visent principalement, soit à pourfendre à travers l'armure aux endroits les moins résistants, soit à percer les jointures c'est à dire les parties les moins protégées. Les attaques aux jambes sont usuelles. Durant cette période les batailles étaient affaires quotidiennes, c'est pourquoi beaucoup des guerriers pensaient que les techniques de combat devaient s'apprendre directement sur les champs de bataille. Les expériences de bataille étaient pour eux à la fois un objectif et une préparation pour les batailles suivantes. A l'encontre à cette tendance, l'école de Kashima s'attachait à prouver que l'art du sabre est une préparation aux batailles efficace et nécessaire. A l'époque Edo, les bushi vont vivre en habits ordinaires. Contre une attaque d'un sabre qui tranche comme un rasoir, un simple habit ne protège pas le corps. Si on peut sous la protection d'une armure négliger de nombreux coups, sans protection beaucoup d'entre eux peuvent être mortels et le moindre contact avec la lame du sabre devient dangereux. En même temps, le maniement du sabre devient plus facile car on est bien plus léger sans armure et on n'a pas besoin de porter un sabre pesant pour affronter un adversaire qui ne porte pas d'armure. C'est ainsi que les techniques du sabre deviennent plus variées, plus subtiles et plus rapides.
Plus tard encore, lorsque le sabre sera pratiqué principalement dans les dojos sur des parquets lisses, la façon de se déplacer va aussi s'ajuster à ce mode et certaines écoles commenceront à préconiser des déplacements par glissements de pieds. Ceci va à l'inverse des techniques enseignées pour la guerre car les champs de bataille sont généralement caillouteux et boueux et il faut à tout prix se déplacer sans accrocher son pied, d'où l'indication principale de se déplacer en relevant bien les genoux. L'effet de cette différence dans les conditions de combat peut être constatée dans tous les arts de combat. Par exemple, pourquoi déplace-t-on ainsi les pieds dans le kata de karaté Naifanchi ou Tekki ? Exactement pour les raisons que je viens d'indiquer. On pratiquait le karaté dans la nature, d'où la nécessité d'acquérir une attitude vigilante et des techniques de déplacement adéquates. Bien que le karaté d'aujourd'hui pratiqué sur des parquets bien lisses ne nécessite pas cette attitude, il peut être intéressant et utile de découvrir parallèlement à notre pratique contemporaine l'attitude des adeptes d'antan car les gestes des kata sont le lien le plus direct que nous ayons avec les adeptes du passé. Les techniques de projection pratiquées contre un adversaire en armure étaient plus simples que ce que l'on imagine aujourd'hui à partir des techniques du jujutsu et de l'aïkido. Imaginez que vous êtes revêtu d'une armure pesant d'une cinquantaine de kilos. Les prises sont difficiles mais le déséquilibre est sans recours. Il existe une technique nommée « mukuri » qui consiste à faire basculer l'adversaire tête en bas et entraîne, du fait du poids de l'armure, une rupture des vertèbres cervicales. On s'y entraîne encore dans l'école Yagiu Shingan ryu. C'est en ayant présente à l'esprit une vision historique de l'évolution du Budo que nous allons, dans les prochains numéros, retracer l'itinéraire de Tsukahara Bokuden.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui