Nous avons reçu la lettre suivante ; un membre de la rédaction et un pratiquant lui répondent.
Chers amis,
Je suis très content que le bulletin paraisse à nouveau. Malgré sa présentation un peu sévère (j'espère que cela changera !), il m'a apporté beaucoup d'éléments pour améliorer ma pratique et m'a un peu permis de comprendre certains changements intervenus ces derniers temps aussi bien dans le taichi que dans le karaté. L'introduction du kenjutsu depuis quelques années semble prendre de l'ampleur et c'est cela qui motive ma lettre. Partie du karaté « pur », la pratique s'est vue adjoindre le « taichi chuan » (et encore sous plusieurs formes, elles-mêmes subissant des modifications) puis le « ritsu-zen » qui nécessiteraient une pratique journalière et régulière ; le da cheng chuan (et toutes les formes de Qi Gong) par exemple nécessite une pratique d'au moins une demi-heure (sinon une heure) par jour et ne commence à porter ses fruits qu'au bout de mille heures environ (soit une heure par jour pendant trois ans très régulièrement !). Et voilà que maintenant il est question de pratiquer l'art du sabre de M° Kuroda . Il est évident, d'après ce que j'ai pu en voir au stage de Vesc cette année, que cette discipline exige encore plus de travail que toutes les autres pour pouvoir être menée de façon correcte. Même les personnes de l'Ecole qui pratiquent plus ou moins régulièrement depuis trois ans semblent très très loin du compte ; alors que dire de ceux qui vont s'y mettre maintenant ? En un mot, je ne vois pas comment il est possible de pratiquer sérieusement le kenjutsu ; il est évident que pratiquer cela deux heures par semaine est incohérent (c'est trop ou trop peu). Je suis quelqu'un de sérieux et j'ai déjà beaucoup de mal à trouver le temps de faire du « ritsu-zen » régulièrement, à pratiquer un kata de taichi (celui de synthèse), à pratiquer quelques kata de karaté (je pratique les bassaï, les kushanku, tomari-no-chinto, sochin), à faire des exercices à deux (sui-shou, etc.) et à faire un peu de combat ; comment pourrais-je faire en plus du kenjutsu ? Qui peut le faire ? Je vous ai écrit cette lettre pour vous faire part de mon angoisse et certainement de celle de beaucoup de mes camarades. Je continue de m'entraîner avec le plus grand sérieux mais cette évolution continuelle de l'Ecole, ces changements incessants, me font tourner de plus en plus la tête. Avez-vous un remède contre cela ?
Marc Haimuife
Cher ami,
Merci pour ta lettre, la première que nous ayons reçue. Comme toi, nous espérons que la forme du bulletin s'améliorera , cela dépend évidemment de la participation matérielle et intellectuelle de tous à son élaboration.
Je pense que la question (importante) que tu poses révèle une mauvaise compréhension du travail que nous faisons, tel qu'il est exposé dans le texte d'orientation du n° 1 du bulletin. Il ne s'agit, en effet, pas de devenir un expert dans les arts qui constituent la pyramide du Shaolinmon, pas plus de l'art du sabre que des autres. Une vie entière peut parfois, dans certains cas, permettre de maîtriser un de ces arts, mais même un professionnel qui disposerait de tout son temps ne peut espérer les maîtriser tous à la fois. Notre pratique ne peut être de collectionner diverses techniques, d'en aligner un maximum dans l'espoir que l'une d'entre elles pourrait se révéler « utile » à l'occasion ; c'est même le contraire qui est recherché. Le but à atteindre est de maîtriser l'art du combat à main nues, et de prouver cette maîtrise dans le combat. Il s'avère, et l'expérience nous en a administré la preuve, que le karaté, sous quelque forme qu'il se présente, ne réussit pas à cette tâche à cause d'un grand nombre d'insuffisances. D'où la recherche continuelle pour combler ces déficiences : tai chi, dà chèng chuan, qi gong, méthode Hida, kenjutsu (mais non pas d'autres techniques martiales comme le nunchaku qui peuvent avoir une certaine efficacité dans les combats de rue mais qui n'apportent rien dans la pratique du combat à mains nues).
Que peut nous apporter la pratique des kata de kenjutsu ? Paradoxalement peut-être, une meilleure pratique de l'art martial à mains nues. Pourquoi alors ne pas recourir seulement au karaté qui est apparemment mieux adapté à cette tâche ? Parce qu'il me semble y avoir un manque d'élaboration technique qui justement peut être en partie comblé par la pratique du sabre. Dans la pratique de ces kata de kenjutsu il ne s'agit pas seulement de savoir bouger son corps, de le connaître mieux ; il s'agit de prendre conscience de la ligne centrale du corps, de travailler la position de hanmi dans laquelle cette ligne est protégée mais aussi de savoir passer d'une position de hanmi à une autre, c'est-à-dire à se mouvoir sans jamais dévoiler sa ligne centrale, c'est-à-dire sans passer par une position vulnérable. Ne serait-ce que pour cela seulement, le travail des kata de tachi (bokken) en vaudrait la peine, tellement cela est essentiel Ne parlons pas alors du travail sur le musoku, sur la distance de combat et la pénétration du champ de l'adversaire (surtout travaillée à l'aide du kodachi), le travail mental, etc. qui sont, tout autant que la protection de la ligne centrale, l'essence même de l'art du combat à mains nues. Bien sûr, on pourrait envisager cela plus directement, et c'est ce qui a été fait cet été à Vesc avec le kata bassaï-dai (voir plus loin dans ce numéro) et doit continuer de l'être ; mais une certaine élaboration a été menée à son pinacle depuis très longtemps dans l'art du sabre et nous devons en prof ter ; les kata de kenjutsu (et le fait qu'on y utilise un prolongement du bras comme le tachi ou le kodachi y est certainement pour beaucoup) restent encore le meilleur moyen, à l'heure actuelle, de travailler le musoku, la distance ou certains déplacements. Et ce qui est dit du kenjutsu est tout aussi valable du dà chéng chuan ou du taichi chuan de Chen par exemple qui restent la voie privilégiée pour travailler l'explosion de force ou le sui-shou (donc, le combat rapproché). L'important n'est donc certainement pas d'additionner les kata de kenjutsu, de les enfiler comme des perles, parce qu'à ce compte, il faudrait ajouter aux kata de tachi et de kodachi les kata de nito, de jitte, de naginata, de jujutsu (plus de trente), etc. L'étude de quelques kata suffit à atteindre le but qu'on se fixe et quoique tu en penses, deux heures par semaine représenteraient, pour qui en disposerait, un temps très appréciable pour cela (les quelques pratiquants de l'école qui ont travaillé le kenjutsu ne lui ont pas consacré plus de temps pendant longtemps). Mais bien évidemment, en cela comme pour le reste, on fait ce qu'on peut et le temps dont on dispose dépend d'un très grand nombre de paramètres qu'on ne peut pas toujours contrôler. Il n'est, de toute façon, pas possible pour un élève de faire le travail de recherche de Tokitsu Senseï, qui demande, en plus de tout le reste, la disponibilité en temps d'un professionnel ; ce travail de recherche auquel, d'une certaine façon chaque élève participe, implique les allers et retours, les avancées et les reculs qui sont le propre de la vie elle-même.
Heureusement, il n'y a pas, dans l'Ecole, une norme rigide qui imposerait à chaque élève de pratiquer seulement tel et tel kata ; le goût de chacun intervient et tel élève peut s'adonner plus que la moyenne au qi gong alors que tel autre pratiquera plus assidûment le kenjutsu. Pourquoi devrait-il y avoir une uniformisation qui ne tiendrait compte ni de l'origine et des antécédents, ni de la personnalité, ni de l'âge des pratiquants ? A condition évidemment que le but reste l'art martial à mains nues, avec tout ce que cela comporte d'enrichissement personnel, et non la recherche (tout à fait honorable en soi, mais ce n'est pas ce que nous cherchons) du bien-être par la relaxation ou celle, intellectuelle, que ferait un universitaire sur les philosophies orientales ou sur les arts martiaux en Extrême-Orient.
M. Fhima
Lors d'une réunion du dojo parisien, le comité de rédaction du bulletin nous a fait part de la lettre de MA . J'ai assisté moi aussi au stage d'été à Vesc et à l'introduction du kenjutsu dans notre pratique. Mes impressions et mes idées sur ce sujet sont différentes de celles de M.H, et j'ai eu envie de vous les exposer.
Je suis ceinture blanche et mon niveau n'est pas très élevé. J'assiste moi aussi depuis plusieurs années à tous les développements que suit l'enseignement de Senseï, sans pouvoir leur accorder tout le temps de pratique qu'ils méritent, ce qui est très frustrant. Pourtant, cela ne me décourage pas dans ma pratique, bien au contraire. Pourquoi ? Pour deux raisons.
Tout d'abord parce que je pense qu'ainsi Senseï nous permet de développer notre Karaté en comprenant le sens de chaque technique et de chaque kata, et non en répétant aveuglément des techniques, dont l'efficacité nous serait affirmée mais non démontrée. Il y arrive en faisant appel à notre réflexion, avec des explications rationnelles, fondées sur une recherche sérieuse, qui se remet en cause de façon incessante pour ne jamais perdre de vue son objectif, la recherche de l'efficacité; il y arrive en élargissant le champ du karaté au taï chi, au Qi gong... qui viennent non pas constituer un ensemble de techniques simplement accumulées mais renforcer « de l'intérieur » les techniques de combat.
En cela, Senseï remplit le contrat qui nous lie à lui : nous apprendre un art martial effcace. Et l'efficacité n'est pas une chose en soi, posée là, que l'on acquiert une fois pour toute : c'est une recherche incessante, exigeante, et elle passe également par des remises en question permanentes de notre pratique.
Cependant, cette démarche présente à la fois une chance et un danger.
Une chance parce que le travail de recherche qu'elle réclame nous est donné, sans que nous ayons nous mêmes à l'effectuer (et rien ne dit que la plupart d'entre nous en serait capable). Nul doute qu'élève de la Fédération Officielle j'apprendrais ce que l'on m'enseigne, docile, confiant, sans avoir les moyens de le dépasser. Grâce à son approche, Senseï me donne ces moyens (si je travaille suffisamment pour me les approprier naturellement). Et même si mon niveau ne me permet pas de prétendre à une grande efficacité (et donc de sentir toute la différence entre la pratique officielle et la sienne), je peux juger de la méthode, et celle-ci me rassure.
Mais cette démarche recèle aussi un danger que me semble souligner la lettre de M.H : celui de décourager le pratiquant par ses changements fréquents, par l'introspection permanente qu'elle demande, par les heures de pratique qu'elle réclame. A cela, je n'ai rien à répondre : c'est à chacun de choisir, tenter d'approcher une certaine efficacité (chemin long et difficile), ou rester figé sur une pratique officielle et répétitive. A chacun d'organiser, sa vie, son temps libre, et dans sa pratique, les points qu'il va développer particulièrement, s'il ne peut tout aborder en profondeur. Personnellement, j'approfondis moins le sabre et la méthode Hida, mais j'essaye de bien comprendre à quel niveau de la pratique ils interviennent, et ce qu'ils m'apporteront le jour où je leur consacrerai plus de temps. Et cela me permet également d'être plus conscient de mes faiblesses actuelles.
La deuxième raison qui me pousse dans cette pratique tient en quelques mots : la pratique d'un art martial, et particulièrement Shaolin Mon, c'est quelque part une école de vie. On se fixe un but, on tente de l'atteindre, mais chaque jour tout change, tout se modifie, et malgré tout, il faut essayer de poursuivre son objectif. On peut regretter que la pratique dans l'école Shaolin Mon ne soit pas répétitive, fixée une fois pour toute. Mais la vie, toute comme la recherche de l'efficacité, sont faites de mouvements et de révolutions. Pas d'immobilisme !
L. Carozzi
Document d'archive écrit en octobre 1994
par Equipe de rédaction du bulletin Shaolin-mon - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°2