Dans les arts martiaux, on attache beaucoup d'importance au bas du ventre (hara) qui est considéré comme le siège de l'énergie vitale et, dans les arts traditionnels, de nombreux exercices tendaient à en développer la force (1). Les hommes portaient traditionnellement la ceinture du kimono un peu au-dessous du nombril, la pression exercée sur cette partie du corps la rendait ainsi présente à l'esprit. La sensation du hara, siège de la force, inclut les parties sexuelles. Il est d'ailleurs surprenant pour les Japonais de constater que les Européens qui font du karaté éprouvent une véritable terreur à l'idée de recevoir un coup dans les parties sexuelles et en surestiment l'effet. Pour les Japonais ce sont des parties sensibles qui peuvent devenir une cible et qu'il faut par conséquent protéger par un entraînement technique approprié.
Dans un autre registre, la lecture des revues hebdomadaires témoigne de la reconnaissance directe de la sexualité, en même temps que des censures sociales qui la canalisent. Les nombreux hebdomadaires que les Japonais ont l'habitude de parcourir rapidement pendant leurs longs trajets quotidiens ou en voyage abordent les sujets les plus divers parmi lesquels la question sexuelle. Celle-ci est présente dans toutes les revues et tient beaucoup de place dans celles qui sont classées parmi les moins sérieuses. La sexualité y est généralement traitée avec légèreté et l'on considère qu'elle se prête mal à des articles sérieux. Dans ces articles, souvent illustrés de photos, l'acte sexuel est traité en tant que technique : comment séduire une femme, comment la mener à consentir au rapport sexuel et réussir celui-ci, comment la toucher, la caresser, etc. Les détails de la technique amoureuse sont expliqués avec la plus grande précision, en particulier ceux qui permettent à l'homme de retarder l'éjaculation (2). Et dans les revues féminines, symétriquement, l'on indique comment plaire à un homme, explorer le domaine du plaisir sexuel et pratiquer la contraception (dans un pays où la pilule est interdite) avec un luxe de précisions techniques et de détails anatomiques. Cependant, il existe au Japon une législation qui censure la représentation (dessinée, cinématographique, photographique) des pilosités et des organes sexuels. Les revues populaires comportent des bandes dessinées dont la particularité est un dessin soigné, expressif et souvent très précis. Les dessins de nus sont fréquents et les dessinateurs semblent souvent jouer avec la censure, traitant l'absence du sexe comme un moyen de le mettre en évidence par un vide blanc qui apparaît comme une tache lumineuse, des hachures ou parfois, à sa place, le dessin d'un objet de substitution évocateur (aubergine, patate douce, fusée ou champignon pour le sexe masculin, plus rarement un coquillage pour le sexe féminin). Dans les représentations de l'acte sexuel les postures sont très réalistes et variées.
Ce parcours rapide pourrait donner l'impression que le Japon est un pays de grande liberté sexuelle mais l'exercice de la sexualité se heurte à des barrières sociales considérables. Le jeu de la censure et l'abondance des évocations de la sexualité sont significatifs de l'importance du renforcement social de ces barrières toujours menacées car la sexualité ne fait pas globalement l'objet d'interdiction ou de culpabilisation d'ordre religieux (3). Elle est, dans la tradition campagnarde, fortement associée à la fécondité de la terre (4).
Dès les premières pages du Kojiki (Kojiki, 1969), recueil de légendes populaires datant du VIIe siècle, sont évoquées une sexualité joyeuse et ses formes de régulation : « Izanaki-no-Mikoto » demanda à son épouse Izanami-no-Mikoto : « Comment est fait ton corps ? » Celle-ci répondit : « Mon corps s'est élaboré..., s'est élaboré, mais il a un endroit qui, lui, ne s'est pas élaboré. » Alors Izanaki-no-Mikoto « proclama » : « Mon corps s'est élaboré..., s'est élaboré, mais il a un endroit qui, lui, s'est trop élaboré. Ainsi, je pense que si j'enfonce et bouche ton endroit non élaboré avec mon endroit trop élaboré, nous donnerons naissance à la terre. Comment imagines-tu la naissance ? » Izanami-no-Mikoto répondit : « C'est bien. » Donc, Izanaki-no-Mikoto « proclama » « Alors, toi et moi allons tourner autour de l'Auguste Pilier Céleste et nous unir. » Ayant échangé leur serment, il déclara « Toi, tu tourneras à partir de la droite et moi à partir de la gauche, afin de nous rencontrer. » Lorsqu'ils tournèrent, Izanami-no-Mikoto parla la première : « Ah ! Quel homme charmant! » Izanaki-no-Mikoto poursuivit : « Ah ! Quelle fille charmante ! » Après que chacun eut dit cela, Izanaki-no-Mikoto dit à son épouse : « Il n'est pas bien que la femme ait parlé la première ». Malgré cela ils s'unirent dans leur chambre et eurent un fils : Iliruko (sangsue). Ils l'abandonnèrent en le laissant dériver sur un esquif de roseaux. Puis ils enfantèrent l'île d'Awa (awa frêle). Celle-ci ne compte pas parmi leurs enfants... Les deux Kami réfléchirent tous deux : « Les enfants que nous avons conçus jusqu'ici ne sont pas parfaits. Il semble qu'il faudrait en faire part aux Kami célestes. » Ainsi ils montèrent au ciel et demandèrent aux kami célestes leurs ordres (mikoto). Et les kami célestes, après avoir pratiqué une divination en brûlant des omoplates de daim mélangées à du bois, répondirent : « Ce n'était pas bien que la femme parle la première. Retournez. Descendez et répétez tout. » Ils descendirent et, comme auparavant, tournèrent autour de l'Auguste Pilier Céleste. Izanaki-no-Mikoto dit tout le premier : « Ah ! Quelle fille charmante ! » Son épouse, Izanami-no-Mikoto poursuivit : « Ah ! Quel homme charmant ! » Ayant dit, ils se marièrent et conçurent un fils ; île d'Awaji-noHonosa-Wake ». (5)
« (...) Majesté-Féminine-Uzu-Céleste maintint ses manches avec une liane céleste du Mont-Parfum-Céleste. Puis, se coiffant de branches de bambou liées du Mont-Parfum-Céleste, elle renversa un fût vide devant la porte de la grotte et claqua des talons. Tout en dansant jusqu'au paroxysme, elle découvrit sa poitrine et baissa la ceinture de son vêtement jusqu'à son sexe. Alors la Haute-Plaine-du-Ciel devint bruyante et les huit millions de kami se mirent à rire. Alors Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel, intriguée, entrouvrit la porte de la Grotte-Céleste et dit de l'intérieur : « pense qu'à cause de ma retraite, la Plaine du Ciel s'est assombrie d'elle-même et que le Pays-au-Milieu-des-Champs-de-Roseaux s'est enténébré totalement. Mais pourquoi Uzu-Féminine-Céleste danse-t-elle et les huit millions de kami rient-ils ainsi ensemble ? ».
Document d'archive écrit en 1984
par Kenji Tokitsu - publié dans Cahiers internationaux de sociologie. Publié avec le councours du CNRS