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Le karaté au début du XX° siècle
Les deux maîtres qui ont instruit G. Funakoshi furent tous deux disciples de B.S. Matsumura (1798-1890) qui brille dans l'histoire du karaté d'Okinawa. L'un, A. Asato, qui a formé très peu de disciples est peu connu, l'autre, A. Itosu a marqué un point d'inflexion dans l'histoire du karaté.
En effet, non seulement, il a formé plusieurs maîtres qui sont devenus, chacun, fondateur d'un style ou d'une école qui continuent jusqu'à nos jours, mais encore il a apporté de nombreuses réformes au karaté « classique » pour le rendre accessible à un plus grand nombre. C'est pourquoi, il semble juste de considérer que le karaté moderne commence avec A. Itosu.
- Comment situer le karaté moderne dans l'histoire d'Okinawa ?
Pour bien situer la réforme du karaté, il nous faut d'abord situer son arrière plan socio-historique.
Durant la féodalité japonaise, la situation d'Okinawa est demeurée ambiguë et complexe. Car l'archipel de Ryukyu (appellation traditionnelle d'Okinawa), situé au sud du Japon, était depuis 1609 sous la domination d'une Seigneurie japonaise Satsuma, cependant que la famille royale de Ryukyu qui tenait son titre de l'Empereur de Chine continua à exister jusqu'en 1879. Cette double structure politique permettait à la Seigneurie de Satsuma de bénéficier d'un rapport commercial indirect avec la Chine car le Japon féodal avait strictement interdit toute relation avec l'extérieur.
En 1879, la famille royale de Ryukyu est destituée et Ryukyu est intégré au nouvel Etat japonais, devenant le département d'Okinawa. En 1880, à Okinawa, comme dans tout le Japon, l'Etat met en place l'école primaire, un lycée et une école normale.
La fin du XIXe siècle a été pour les habitants d'Okinawa, une période de redéfinition marquée par la volonté d'affirmer leur identité japonaise. En effet, bien qu'ils soient rattachés à l'ethnie japonaise, la culture chinoise avait profondément imprégné leur mode de vie. Cette volonté est notamment frappante chez les soldats originaires d'Okinawa. Non seulement lors des guerres sino-japonaise (1894-1895) et russo-japonaise (1904-1905), mais aussi lors de la Deuxième guerre mondiale, ceux-ci ont repris avec une grande volonté le modèle du guerrier japonais. Et à la fin de la Deuxième guerre mondiale, lorsque, la première de tout le Japon, l'île d'Okinawa a été occupée par les Américains, certains cas dramatiques de suicides collectifs ont eu lieu.
On comprend ainsi que l'on rencontre chez nombre d'adeptes du Té (karaté) de la fin du XIXe siècle et du début du XX° siècle, la volonté de placer leur art au rang des arts martiaux traditionnels japonais. Celle-ci se manifeste notamment par une communauté de style inspirée des écrits classiques de l'art du sabre que l'on retrouve dans les écrits sur le karaté de maîtres tels que A. Itosu, G. Funakoshi, C. Kiyan, C. Miyagui, etc. D'autre part, selon l'encyclopédie du Budo (non traduit) « A. Itosu, disciple de B. Matsumura, a appliqué le terme « Dan » au classement des kata en suivant le conseil de son maître qui l'avait repris du système du Jigen-Ryu (1) ».
- Anko Itosu (1830-1915)
En 1905, le karaté est adopté comme matière d'éducation physique au lycée et à l'école normale d'Okinawa. C'est là le résultat des efforts déployés par les adeptes d'Okinawa, entre autres A. Itosu, qui désiraient intégrer l'art local et sa tradition dans le nouveau système d'éducation. Et c'est en même temps un moyen d'affirmer leur identité locale par rapport au système dominant. A. Itosu est chargé de diriger l'ensemble de cette instruction. Il compose alors à partir du kata d'origine chinoise, appelé « Channan » les cinq kata de Pinan (G. Funakoshi changera ce nom en Heian). Notons que Channan est aussi le nom du maître chinois qui a enseigné ce kata à A. Itosu.
Mais il serait erroné de penser que A. Itosu a enseigné les kata de Pinan dans une forme donnée une fois pour toutes. En effet, au début de son enseignement de ces kata, de nombreux passages s'exécutaient à mains ouvertes. Compte tenu de la difficulté de la pratique à mains ouvertes pour des écoliers, certains passages vont peu à peu être réalisés avec le poing serré. A. Itosu donna des instructions particulières aux maîtres qui enseignaient à l'école, en élaborant le karaté pour l'éducation physique et morale.
D'autre part, pour un même kata, son enseignement à l'école et en dehors de celle-ci n'était pas toujours identique. C'est ainsi par exemple que selon la période et le lieu où l'élève a appris les kata de Pinan, la forme et le contenu de ceux-ci présentent des différences sensibles. Il existait donc des différences entre les élèves de A. Itosu au niveau de l'application et de l'explication des kata. De plus, le contenu transmis par le maître variait selon le niveau de l'élève ou du disciple.
C'est une des causes des différences qui existent aujourd'hui entre les différents styles dans la manière d'exécuter et d'interpréter les kata de Pinan.
Document d'archive écrit en 1984
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
