La rencontre de Kamiizumi et de Yagyu
Le désordre et le trouble règnent à Kyoto, aussi Kamiizumi, qui cherche la tranquillité d'esprit, pense-t-il quitter la ville ; c'est alors qu'il reçoit l'invitation d'un seigneur nommé Yagyu Muneyoshi. Kamiizumi a déjà entendu parler de lui plusieurs fois. « C'est un adepte d'une sincérité rare » a dit de lui Kitabataké Tomonori, le seigneur adepte du sabre qui seul a reçu l'ultime enseignement de Bokuden. Kamiizumi a donc une bonne image de Yagyu et celle-ci a été renforcée par l'attitude courtoise du messager que celui-ci envoie. Mais, sur le moment, Kamiizumi répond simplement : « Je ne peux pas vous dire quand, mais je viendrai assurément avec plaisir. ».
Un matin il décide de se diriger avec ses deux disciples vers Nara car le messager avait dit : « Pour le logement d'étape de votre voyage à Yagyu, nous avons fait faire des préparatifs au temple Hozoin de Nara. » Hozoin est un temple bouddhiste célèbre par l'habileté de ses moines au maniement de la lance. Quarante ans plus tard, Miyamoto Musashi viendra ce temple pour les affronter.
Sur le chemin de Nara, les vassaux de Yagyu les attendent à plusieurs endroits de relais, ce qui étonne Kamiizumi car il n'a pas dit quand il viendrait. Ces vassaux les ont donc attendus tous les jours jusqu'au moment de leur passage. Leur arrivée au Hozoin a déjà été annoncée et, sitôt qu'ils arrivent au temple, Kamiizumi reçoit des cadeaux de réception envoyés par Yagyu. Ce sont un cheval, un tonneau du saké, des poissons et des algues séchées et du riz. A cette époque, il était d'usage de manifester par des cadeaux ses sentiments et son estime envers une personne importante lors de la rencontre et de la séparation. Mais Kamiizumi se considère désormais comme un simple adepte du sabre, non plus comme le seigneur qu'il était quelques années auparavant. Ces cadeaux ne sont pas suffisants pour la réception d'un très grand seigneur et excessifs pour un simple adepte. Mais toutes ces choses sont utiles pour un voyageur accompagné de ses disciples. Sitôt arrivé au temple Hozoin, Kamiizumi a dû juger de la personnalité de Yagyu qui apportait un si grand soin à préparer leur rencontre. Dans la vie traditionnelle japonaise, la bienveillance se manifeste avant la rencontre. Elle permet d'apprécier jusqu'à quel niveau deux personnes peuvent communiquer sans passer par une expression directe. Par exemple, pour recevoir quelqu'un en été, on arrose autour de l'entrée de la maison et même dans la rue pour rafraîchir l'air chaud et poussiéreux, ce geste doit être réalisé en prévoyant le moment de l'arrivée d'un invité ; il ne faut pas que ce soit trop tôt, car l'eau va s'évaporer, et il ne faut pas que ce soit trop tard, puisqu'il n'y aurait pas assez de temps pour que l'arrosage rafraîchisse l'atmosphère et que la terre trop mouillée risquerait de salir les chaussures. On place, discrètement, des fleurs dans le vestibule soigneusement nettoyé. On peut même aller jusqu'à changer les tatamis des pièces de réception pour accueillir une seule personne. Mais ces bonnes intentions ne doivent pas être ostensibles, elles ne sont donc appréciées que par celui qui est capable de les percevoir. Ces gestes d'attention discrète sont à la base des relations sociales chez les Japonais.
Kamiizumi se repose tranquillement une journée au temple Hozoin en appréciant le calme des bois qui l'entourent. Le jardin est proprement entretenu sans toutefois que l'intervention humaine soit apparente, il se fond dans les bois qui s'épaississent lorsqu'on gravit les collines. Kamiizumi imagine la personnalité de Yagyu qui a préparé à son intention une étape aussi reposante.
Le lendemain, Yagyu arrive et, dans la chambre des invités du temple, il salue en posant les mains sur le tatami et en baissant la tête : « Je m'appelle Yagyu Tajimanokami Muneyoshi ». Kamiizumi ressent, dans ces gestes banaux, une personnalité simple et sincère. Ils prennent ensemble le thé en discutant des temps qui courent et en effleurant seulement le sujet le plus important de la conversation, le sabre. Au cours de la conversation, Yagyu explique comment il a appris l'art du sabre. Il a reçu l'enseignement de l'école Shinto Ryu qui est celle de Bokuden par l'intermédiaire d'un des disciples qui l'a jugé digne du niveau de maître. Il a étudié aussi l'école Chujo-ryu et la lance du temple Hozoin. Yagyu étudie ainsi en profitant toutes les occasions et s'entraîne avec ses propres disciples en améliorant son art jour et nuit.
Document d'archive écrit en 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans non publié