On s'y exerçait au début avec la main ouverte mais Hanashiro, constatant la difficulté que rencontrent les jeunes élèves à s'exercer à mains ouvertes, prend l'initiative de leur faire étudier ce kata avec le poing fermé. Ce qui s'inscrit bien dans la ligne définie par A. Itosu. Par contre, K. Yabu n'appréciait guère la valeur des Pinan. Il enseignait principalement à ses élèves le kata Naifanchi, pas le kata Naifanchi recomposé par A. Itosu, mais le Naifanchi classique. S. Gima en témoigne : « Me Yabu nous disait que le karaté commence par Naifanchi et se termine par Naifanchi. Sous sa direction, je m'exerçais, durant les 5 années de l'Ecole Normale, au seul kata Naifanchi. Il ne nous a pas enseigné les kata Pinan et il nous disait que, si nous avions le temps de pratiquer les Pinan, il valait mieux consacrer ce temps au Kushanku. C'est donc en-dehors de l'enseignement à l'école que j'ai appris des kata tels que Pinan, Kushanku, Wanshu, Chinto, Gojushiho etc. Mais le principal de mon karaté était le Naifanchi. Me Yabu disait qu'il faut répéter un kata dix mille fois pour qu'il fasse partie du corps. ».
A travers d'autres témoignages d'adeptes de l'époque, nous pouvons comprendre que les kata Pinan n'étaient pas tellement appréciés par les adeptes d'alors. Cette constatation est utile pour nous aider à examiner nous-même la valeur des kata Pinan ou Heian qui sont souvent considérés par les karatékas contemporains, a priori, comme une des références fondamentales du karaté. Qui, aujourd'hui, osera critiquer la valeur de ces kata alors que les disciples d'Itosu sont les premiers à l'avoir mise en cause.
Naifanchi (Tekki)
A propos de Naifanchi, K. Mabuni, fondateur de l'école Shito-ryu, raconte qu'il avait appris le kata Naifanchi d'un des domestiques de sa maison, nommé Matayoshi, élève de Solon Matsumura.
Lorsqu'il l'a montré à A. Itosu, celui-ci a dit : « C'est le kata original. Vous pratiquerez dorénavant les trois kata de Naifanchi que j'ai recomposés à partir de celui-ci. ».
A propos de ce kata, voici un entretien entre S. Gima et R. Fujiwara (historien du karaté) :
R. Fujiwara. - « Il y trois kata Naifanchi de Me Itosu mais, dans le Naifanchi d'origine, vous faisiez d'un seul coup ces trois kata ? »
S. Gima. - « C'est cela, mais le Naifanchi actuel est tellement simplifié et modifié que la comparaison est très difficile. »
F. Fujiwara. - « Non seulement le Naifanchi, mais presque tous les kata de karaté sont simplifiés aujourd'hui. Peu de personnes mettent en doute l'authenticité des kata. Une simplification peut passer si on connaît la signification originelle mais il est regrettable qu'il n'y ait que des formes simplifiées. »
Critiques et appréciation
Comme nous l'avons vu plus haut, l'objectif d'A. Itosu était de créer une forme d'éducation physique à partir du karaté. Il a estompé volontairement l'aspect combatif du karaté. Aux yeux de ses disciples qui pratiquaient le karaté comme un art martial et aussi aux yeux des adeptes de l'époque, la démarche d'Itosu n'a pas toujours semblé positive. Par exemple, Saï Kaho (1849- ?), maître d'une école classique, lui porte une critique sévère : « Le karaté de S. Matsumura est authentique mais celui d'Itosu est plein d'erreurs... Depuis que Ryukyu est devenu la province japonaise d'Okinawa (1879), le vrai karaté a presque disparu. ». Ainsi, pour certains maîtres, l'innovation d'A. Itosu est apparue comme une déformation négative.
Pourtant il est vrai que c'est à la suite de son initiative que l'expansion du karaté a commencé. L'histoire du karaté, non seulement pour les Japonais, mais aussi pour les Européens, peut remonter directement jusqu'à Itosu. C'est lui qui est l'auteur des kata les plus pratiqués par les karatékas d'aujourd'hui. Nous devons apprécier à juste titre la valeur de son travail, ce qu'il a laissé pour le karaté.
Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido