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Articles de K. Tokitsu
    Le karaté et la tradition de l'art martial japonais
        Le karaté sportif et karate traditionnel deux formes de pratique


Le Karaté et la tradition de l'art martial japonais

 

Il existe un décalage considérable entre la tradition de l'art martial japonais et la pratique sportive contemporaine du karaté, au Japon comme dans les autres pays.

Au printemps 1993, je me suis rendu à Casablanca pour y diriger un stage de karaté. J'ai rencontré une grande passion et aussi beaucoup de capacités chez les karatékas marocains. J'ai constaté que nombre d'entre eux avaient de longues années de pratique de l'art martial et que certains avaient atteint un niveau technique élevé et se trouvaient au niveau international des compétitions sportives.

De nos jours, beaucoup de pays ont atteint un niveau comparable leur ouvrant les premières places. Autrement dit, dans les compétitions sportives de karaté il y a une sorte de plafonnement lié au système des règles adopté. Et il n'y a pas véritablement de différence de niveau entre le premier et les suivants, des éléments aléatoires font la différence, la condition physique, la chance font que l'un peut gagner et un autre la fois suivante. C'est probablement cela qui fait l'attrait du sport.

 

Bien que le karaté sportif soit issu de l'art martial traditionnel japonais ou budo, il faut distinguer deux formes de pratique, l'une qui tend vers la compétition sportive et l'autre vers une formation de la personne à travers la pratique de l'art, ce qui est une des caractéristiques des arts martiaux traditionnels japonais ou budo. Ce deuxième volet gagnerait à être mieux connu au Maroc et je vais le présenter brièvement.

 

L'art martial vise l'efficacité en combat. Le karaté est un art de combat à main nue, c'est donc le corps qui porte la responsabilité et les risques de l'efficacité, sans arme interposée. Il est regrettable de voir que, parfois, le karaté est le support de galvanisation d'une violence potentielle et qu'il reste uniquement centré sur la compétition. On peut constater que vers la trentaine, les karatékas sportifs commencent à entrer dans une phase de déclin et renoncent progressivement à être les meilleurs en combat.

Il en va différemment, en budo, la période d'efficacité est plus longue puisqu'à la formation technique s'ajoute une formation énergétique associée à une recherche d'acuité dans la prévision des réactions de l'autre. Cette acquisition passe par une remise en question de soi qui repose sur un travail d'introspection se développant avec la maturité de la personne dans sa totalité. Si le sport vise la performance immédiate dans un système de règles, le budo est une recherche de l'efficacité avec une perspective de développement tout au long de la vie. C'est pourquoi aussi les méthodes de budo peuvent déboucher sur une acquisition de bien-être. Telle est la perspective que je développe dans mes recherches qui visent à reprendre, sous une forme adaptée à la société contemporaine, l'acquis culturel des arts martiaux japonais.

Dans la culture des guerriers japonais, les méthodes du combat ont été développées avec un volontarisme très poussé allant jusqu'à l'épuisement pour essayer, en le dépassant, de trouver des ressources énergétiques nouvelles. Au cours de la transmission du karaté dans les pays occidentaux, l'image de l'intensité et du volontarisme a été transmise mais elle a été coupée de l'objectif de recherche énergétique qui lui donnait sens. A notre époque, chercher à atteindre cet objectif en passant par le même chemin n'est pas possible car l'art martial n'est plus la seule activité de ceux qui le pratiquent. Pourtant, chercher une efficacité à long terme est toujours d'actualité. Mon travail de recherche est de trouver un chemin qui permette d'y parvenir en élaborant une méthode qui passe par le développement du bien-être, ce qui ne veut pas dire facilité car la méthode demande volonté et persévérance.

Les arts martiaux japonais constituent une formation qui, à partir du travail des techniques gestuelles, s'étend au psychique. Et à la différence des approches sportives et gymniques, les arts martiaux orientaux peuvent être caractérisés par la tension vers une unité du corps et de l'esprit, mais celle-ci reste le plus souvent mal définie ou inclue dans une approche religieuse ou mystique dont il m'apparaît nécessaire de la dégager.

 

L'exemple des plus grands maîtres de sabre japonais du XVII° au XIX° siècles montre la complémentarité entre la technique gestuelle et la technique énergétique. En étudiant la structure du combat (1), il apparaît que la réalisation du geste technique ne constitue qu'une première étape. Celle-ci s'organise autour de la notion de kimé, ou décision ultime, qui désigne la réalisation d'un geste parfait au point de vue formel et portant la force à sa limite. L'efficacité en combat, d'autant plus lorsque celui-ci se situe en dehors des règles sportives, est déterminée par des dimensions plus subtiles. La première est la capacité de mesurer et de maîtriser la distance à la fois spatiale et temporelle (maai) avec son adversaire. La seconde est celle d'intégrer les cadences qui lient rythmiquement à ou aux adversaires et à l'environnement (hyoshi) afin de les prolonger ou de les rompre pour prendre l'avantage. La troisième, développée de façon très spécifique dans les arts martiaux japonais, est la prévision des intentions de l'adversaire (yomi).

L'intégration de ces différentes dimensions à l'apprentissage des techniques corporelles et à la pratique du combat s'effectue au cours d'une progression par étape. L'histoire du sabre japonais montre que c'est seulement à un âge avancé que les adeptes de sabre parviennent à intégrer l'ensemble de ces capacités et que cette intégration assurait, en combat effectif au sabre, la victoire de maîtres âgés de soixante à soixante-dix ans ou même plus sur de jeunes adeptes intensément entraînés. Le premier, Miyamoto Musashi (1584-1645) parvint à la fin de sa vie à mener des combats où il obtenait la victoire sur un adversaire déterminé au combat à mort sans lui porter de coup. Cette forme de combat a évolué et représente aujourd'hui encore l'aboutissement recherché dans la pratique du kendo. En kendo, les adversaires revêtus d'armures de protection combattent avec des sabres en bambou (shinaï) avec lesquels ils frappent de toute leur force en cherchant à porter un coup décisif. La notion de kisémé ou combat d'énergie implique une élaboration subtile de la relation entre les adversaires et une maîtrise de la prévision des intentions de l'adversaire (yomi). Aujourd'hui encore certains maîtres de kendo, âgés de quatre-vingt ans, dominent en combat de jeunes adeptes bien entraînés. Le chemin de la progression en kendo est beaucoup plus long qu'en karaté sportif et je pense que la pratique du karaté doit s'inspirer de cet exemple en découvrant des objectifs et des étapes de progression qui s'adaptent aux possibilités qui s'ouvrent aux différents âges de la vie.

 

Il s'agit de dépasser les contradictions entre la recherche de la performance et le maintien tout au long de la vie d'un équilibre physique et d'une efficacité technique (2). Certaines méthodes d'entraînement sportif provoquent des lésions articulaires ou lombaires et la plupart d'entre elles ne conviennent plus passée la trentaine, alors que les possibilités du corps humain peuvent être développées en substituant à la force musculaire simple une subtilité technique basée sur une concentration et une mobilisation de l'énergie meilleures. Il existe en effet des méthodes d'arts martiaux qui contribuent au maintien d'une bonne condition physique et d'une efficacité technique aux différents âges de la vie. C'est pourquoi je pense qu'il convient d'enrichir le karaté de l'apport de différentes méthodes de respiration et de développement de l'énergie et du bien-être.

 

Ma perception est profondément imprégnée de culture bouddhiste et je m'interroge sur la manière dont l'apport du budo peut être repris dans la culture musulmane. Je peux préciser l'apport potentiel de la culture japonaise mais une forme de création s'impose aux adeptes de l'art martial marocain pour en transposer, dans leur culture, les éléments les plus enrichissants. Je pense que, dans l'étude des arts martiaux, le niveau des marocains est déjà suffisamment avancé pour qu'ils puissent explorer ce domaine.

 

1) « La voie du Karaté »,  Ed. du Seuil 1979, réedition en 1993. Point sagesse Sa.51.

 

2) « Méthode des Arts Martiaux à mains nues » Ed. Robert Laffont 1988.


Kenji Tokitsu, le 19/07/1993

Document d'archive écrit en juillet 1993
par Kenji Tokitsu - publié dans Revue Arts Martiaux marocaine


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