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Articles de K. Tokitsu
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La voie de la souplesse (judo)

 

Partant de ce mode d'investissement où la tension vers la perfection amenait à repousser sans cesse ses propres limites, J. Kano explique la notion de « l'utilisation maximale et adéquate de l'énergie vitale » qui va dans le sens de la division du travail qui s'amorce. En effet, il opère dans la totalité concrète que représentait la voie, inséparable de la personne qui s'y engageait, une rupture par la recherche d'une méthode analytique (et d'une certaine forme d'objectivation).

 

Dans son école de judo, le kodokan (maison-kan où l'on enseigne-ko la voie-do), il établit d'emblée une distinction entre trois directions :

  • éducation physique ;
  • l'art martial : méthode de combat ;
  • la formation morale : recherche et pratique visant à appliquer à l'ensemble de la vie les principes du judo.

 

Mais, il n'ira pas, et c'est là un des points qui nous intéressent, jusqu'à rompre le lien entre la méthode et la personne, c'est ainsi qu'il écrivait :

« 1. La perfection de soi passe pour l'essentiel par l'utilisation optimum de l'énergie vitale.

2. La perfection de soi s'atteint en aidant les autres à y parvenir.

3. La perfection de soi et d'autrui est la base de la prospérité humaine. »

 

C'est dans les cours de morale et les règles de vie de son école privée que s'affirment le plus clairement l'idéologie et la pratique que le fondateur du judo cherchait à mettre en place. L'école, ouverte aux garçons de l'âge du secondaire à celui de l'université, avait pour but la formation de l'homme.

 

J. Kano a ainsi formulé l'essentiel de son cours de morale :

  1. Etudiez en vous investissant complètement, en fixant un but à votre vie ;
  2. Allez vers une grande réussite future sans vous laisser troubler par l'immédiat ;
  3. Travaillez avec confiance en vous et ayez à l'esprit que la force qui est en vous est capable de faire avancer le pays ;
  4. Réfléchissez la position du Japon dans la société internationale et devenez un futur pilier de l'Etat.

 

Dans les deux derniers préceptes, J. Kano exprime l'idéologie dominante de l'époque. En effet, le nouveau pouvoir issu d'un mouvement né dans la classe des guerriers pour répondre à la menace des puissances occidentales, tendait à réinvestir sur l'image du Japon, représentée par la double figure de l'Empereur et de l'Etat, le potentiel de dévouement hérité des anciens liens féodaux.

 

L'école de J. Kano est un excellent exemple de la manière dont cette idéologie se combine au volontarisme et l'ascétisme dans la formation des futures cadres d'Etat ou d'entreprise. Beaucoup plus que les chefs d'entreprise, les personnages clefs de remarquable démarrage industrielle japonais furent les cadres d'Etat ou d'entreprises qui avaient fait des études leur permettant d'assimiler et de développer certains aspects des modèles de production occidentaux, dans des formes idéologiques et des modèles d'action proches de la tradition.

 

Si nous reprenons l'analyse de Max Weber, à la naissance du capitalisme occidental, volontarisme et ascétisme s'articulaient, dans l'ethos du chef d'entreprise protestant, à l'individualisme et à la finalité divine du travail conçu comme vocation de l'homme pour déboucher sur la dynamique de l'accumulation. Aux premiers temps de l'industrialisation capitaliste du Japon, volontarisme et ascétisme s'articulent au dévouement, au bien commun pour déboucher sur le développement de la production nationale. La tendance intégrative des groupes japonais et l'identification des objectifs de production au développement du pays jouent concurremment pour faire de l'entreprise ou de l'administration dont on fait partie le lieu mythique de ce bien commun.

 

Vaincre quelle que soit la difficulté, prendre l'habitude de la maîtrise de soi, du travail et de l'effort, contribuer au bien des autres avec courage, voici en quelques mots l'état d'esprit demandé aux étudiants qui vont devoir construire le Japon moderne. La vie des élèves de J. Kano était régie par une discipline stricte et ascétique.

  • Lever à 4h45, coucher à 9h30. A tour de rôle, chaque étudiant est charger de réveiller les autres car J. Kano pensait qu'un homme doit être capable de se réveiller de lui-même à l'heure qu'il a fixée.
  • Dès le réveil, les étudiants nettoient la pièce où ils ont dormi et le jardin.
  • L'entraînement au judo est quotidien et obligatoire.
  • Les heures d'étude, d'entraînement, de repos sont fixées avec précision.
  • Pendant qu'ils étudient, les élèves doivent tenir en permanence la posture classique correcte : assis sur les talons, le buste droit.
  • La tenue imposée est un vêtement traditionnel très simple qui sera porté jusqu'à l'usure complète.
  • Le traitement est le même pour tous les étudiants, que leur famille paye, ou qu'ils soient reçus gratuitement.
  • Les sorties individuelles sont interdites, toutefois les étudiants dont la famille réside à Tokyo peuvent s'y rendre deux fois par mois. Les sorties collectives se font sous la direction des plus âgés, responsables de groupe; à ce titre ils ont droit à de l'argent de poche (interdit à titre individuel).
  • Les étudiants servent à tour de rôle le repas à leur maître afin d'avoir conversation directe avec lui.
  • Tous les dimanches matin, à 6h, Maître Kano fait un cours de morale à l'ensemble des étudiants.

Les règles de vie à l'école gravitent autour de la relation maître-disciple qui requiert de la part de l'étudiant un engagement total dans la poursuite de la voie qu'ils ont choisie. Les règles apparaissent comme une formalisation des deux premiers principes du cours de morales de J. Kano.

« Etudiez en vous investissant complètement, en fixant un but à votre vie.

Allez vers une grande réussite future sans vous laisser troubler par l'immédiat. »

 

Elles renvoient à l'idée de la perfection de soi qui était un élément constitutif de la recherche traditionnelle de la voie et dont le premier pas était la capacité de se maîtriser dans l'action, c'est-à-dire l'acquisition pratique parfaite d'une technique.

 

Inviter l'étudiant à se plonger complètement dans l'étude répond à sa demande, la force de la détermination dont il fait preuve est d'ailleurs une des conditions déterminantes de son admission à l'école.

 

L'acceptation de la discipline se fait par une démarche d'identification au maître qui observe lui-même une discipline et offre l'image de celui qui est plus avancé sur le difficile chemin où s'engage l'étudiant. La manifestation de son avance est tangible, concrétisée par sa maîtrise dans la pratique de l'art où il domine les étudiants.

 

Cette démarche se situe dans le prolongement de la tradition japonaise où il n'existait pas de grands internats et où les écoles, qu'il s'agisse d'arts martiaux ou d'artisanat, reposaient sur la présence d'un maître qui pouvait être aidé d'assistants intervenant comme ses représentants. L'engagement conçu sur le modèle féodal allait de l'élève à ce maître unique capable de lui transmettre son savoir. « Erre trois ans à la recherche d'un maître », dit le dicton populaire.

 

Lors de la constitution du nouveau système d'enseignement inspiré de l'Occident, la figure de l'enseignant s'est constituée à partir de l'image du maître. Et, aujourd'hui encore, le respect envers les enseignants se double d'une exigence de moralité. La réprobation sociale d'une faute est bien plus forte si celle-ci a été commise par un enseignant. La discipline dans le système traditionnel avait pour fin la recherche d'une augmentation de la maîtrise de chacun sur son propre corps au moyen d'une efficacité dominée. Il est donc vraisemblable que, malgré l'adoption dans les écoles et l'armée japonaise d'une organisation et de disciplines formellement calquées sur celles des pays occidentaux, cette acception de la discipline, avec les effets sociaux qui en découlent, ait persisté.

 

En Europe, « les disciplines sont devenues, au cours des XVII° et XVIII° siècles, des formules générales de domination ... La discipline fabriquent ainsi des corps soumis et exercés, des corps « dociles »... D'un mot : elle dissocie le pouvoir du corps ; elle en fait d'une part une « aptitude », une « capacité » qu'elle cherche à augmenter ; et elle inverse d'autre part l'énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion strict » ( Michel Foucault, Surveiller et punir), alors qu'au Japon la discipline n'a pas eu cet effet de dissociation interne en raison du dynamisme des identifications. En effet, la relation au supérieur se place dans une chaîne hiérarchique et inclut toujours un rapport d'identification ambivalent qui comprend l'acception et la révolte dont l'énergie sera canalisée dans le processus de répétition conçu comme une progression.

Document d'archive écrit en janvier 1983
par Kenji Tokitsu - publié dans Critique n°428-429 - Revue générale des publications françaises et étrangères. Publié avec le coucours du Centre National des Lettres

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