Il ne mange pas à midi, son après-midi commence après la méditation, par l'exercice de frappe dans le vide avec un bâton lourd. Le nombre est fixé à mille. A chaque geste il doit régler sa respiration en mettant la force au tanden. Son kiaï est tantôt perçant et tantôt sourd. Le kiaï jaillit de l'union de sa respiration avec le ki. Cet exercice lui est familier depuis son enfance. Un débutant fait cet exercice avec les bras, un adepte avancé le fera avec la force du tanden et des hanches. Bokuden ressent à chaque geste une puissance étrange qui remonte de la terre et traverse ses pieds jusqu'au tanden, il a l'impression que le bâton fait partie de son tanden. La force lui semble provenir de la profondeur de la terre à laquelle sont enracinés ses pieds. Après cet exercice, il s'arrose de plusieurs seaux d'eau fraîche auprès d'un puit avant d'entrer en méditation. Selon les indications du grand prêtre, il lui arrive de méditer en se plaçant sous la chute d'eau d'une cascade en été comme en hiver.
Il passe les jours ainsi, de l'entraînement à la méditation, de la méditation à l'entraînement.
Le grand prêtre lui rend visite régulièrement tous les dix jours. Lors de sa huitième visite, le grand prêtre annonce que, dans treize jours, Bokuden doit entrer dans le gyo du jeûne de sept jours et qu'il faut commencer à se préparer progressivement dès maintenant. A sa neuvième visite, le prêtre lui dit que dans trois jours il reviendra et qu'il va rester au temple durant le gyo du jeûne, puis qu'il restera encore quelques jours pour surveiller son état.
Ainsi, tous les cent jours, Bokuden passera dans une cellule du temple sept jours de jeûne durant lesquels il devait se consacrer à la méditation. La durée du huitième jeûne, passage des huit centième jours de gyo, est allongée à dix jours.
Chaque expérience du jeûne a redressé l'attitude de Bokuden, qui s'était progressivement imprégné d'une monotonie solitaire ; il ressent que quelque chose a changé à chaque étape de cents jours. Après avoir passé le jeûne du huit centième jour de gyo, lorsqu'il se promène dans la forêt, Bokuden commence à avoir l'impression de comprendre ce que chantent les oiseaux et leurs paroles. Dans sa subjectivité, la différence s'efface entre lui et la nature, entre les animaux, les plantes et lui-même. Il n'est qu'une partie de la nature. Il croit entendre même la respiration des arbres et il va progressivement jusqu'à entendre leur conversation.
Un profond isolement et la vie ascétique semblent conduire un homme à un état d'hallucination quotidienne. Or, l'objectif du gyo n'est pas de le conduire à la folie mais de faire basculer sa perception du monde et de lui-même afin d'obtenir une puissance supérieure en allant jusqu'à une limite du « normal ». La surveillance et le guide du grand prêtre sont indispensables pour que Bokuden ne tombe pas en défaillance à force de s'approcher d'une limite.
La forme du gyo est variée et la qualité de gyo ne dépend pas de sa forme. Le gyo de mille jours est exceptionnel. Certes, une pensée mystique supporte son aspect radical. Mais le gyo n'inclue pas forcément un effort radical. Au sens large du terme, le gyo est un acte d'introspection à partir d'une pratique corporelle en liaison avec la conscience de la vie et la mort et vise à s'interroger sur l'existence de soi. Ce qui me parait être important pour nous est que la notion de gyo imprègne profondément dans le mode d'entraînement traditionnel du budo, entre autres en sabre. Pour comprendre la notion de « do » il est indispensable de capter ce que veux dire le gyo, car si le « do » signifie la voie, le « gyo » signifie « marcher » dans la voie.
En budo on utilise traditionnellement le terme « shugyo » pour désigner « pratiquer ». « Shu » signifie apprendre ou maîtriser et le sens de « gyo » est ce que nous sommes en train de lire. Les pratiquants du budo doivent s'interroger
(A suivre...)
Note : Les documents rapportent que Bokuden a fait le gyo de mille jours mais nous ne connaissons pas comment il s'est déroulé. Par ailleurs, aujourd'hui encore au mont Hiei, près de Kyoto, dans un temple bouddhiste, le gyo de mille jours continue d'être pratiqué. Cette pratique est en cours depuis le huitième siècle. J'ai reconstitué le gyo de Bokuden en m'appuyant sur les documents et sur le contenu de gyo qu'un moine a effectué en 1979. Il était le huitième depuis 1925.
Document d'archive écrit en octobre 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui