L'inscription dans une conception du corps
Dans la représentation japonaise traditionnelle de la personne, le hara (ventre) est la partie centrale du corps, siège de l'esprit. Dans la pratique du sabre, le hara (ou tanden, terme d'origine chinoise) désigne plus précisément le bas du ventre où est situé physiquement le centre du corps. Le renforcer est une des bases de la pratique corporelle. La mise en oeuvre du déplacement par immersion dans la technique du combat passe par un travail centré sur le hara. On apprend tout d'abord à bien situer son propre centre de gravité, à obtenir la sensation de la ligne centrale du corps au bas de laquelle se situe le hara et à affiner cette sensation. L'objectif de ce déplacement est de se mouvoir avec aisance lors du combat, en guidant, à partir du hara, l'énergie obtenue en « ôtant » les tensions musculaires des jambes. Au lieu de donner un coup sur le sol, les muscles des jambes absorbent la descente du corps qui, au lieu de décoller au moment du déplacement, s'approche de la terre.
L'importance attribuée au hara ne provient pas seulement de croyances mythiques, celui-ci a un rôle concret dans la recherche d'efficacité. Si le principe d'immersion a pu être appliquée et transmis sans être explicité, c'est sans doute largement parce que la notion de hara permettait de le concrétiser.
Tel que j'ai pu le mettre en évidence, le déplacement par immersion est surtout utilisé pour l'exécution d'une technique ou de quelques enchaînements. Il permet d'obtenir la rapidité avec peu d'efforts musculaires. Une personne âgée peut ainsi effectuer un déplacement très rapide, puissant et efficace. J'y vois l'une des raisons majeures du maintien de l'efficacité en combat à un âge avancé qui caractérise la pratique du sabre. Cependant cette question que j'étudie depuis plusieurs années est très complexe et relève d'un faisceau d'explications.
Par ailleurs, certains éléments encore à approfondir me donnent à penser que le champ d'application du déplacement par immersion est beaucoup plus large. J'ai pu avoir communication de la transmission orale de l'Ecole Kaishin-ryu dans laquelle figure une technique de marche sur une longue distance. Celle-ci consiste à faire varier la longueur des pas en rompant l'égalité du déplacement des deux pieds. La longueur du pas du pied droit est systématiquement différente de celle du pied gauche, dans une proportion, soit de 60/40, soit de 70/30, avec périodiquement un renversement. Il est indiqué de toujours effectuer cette marche « sans utiliser la force des pieds » (musoku), ce que j'explique comme une forme de déplacement par immersion.
La mise en évidence du déplacement par immersion suggère plusieurs directions de recherche relatives les unes aux conditions d'émergence des modèles corporels, les autres à leur mode de diffusion la société japonaise.
EGAMI Shigeru, Karaté Do Senmonka ni okuru (La voie du karaté à l'usage des spécialistes) Tokyo, Rakutenkaï, 1970
MATSUURA Seizan, Joseishi kendan (Discours sur le sabre de Joseishi) 1810, Rééd. Jinbutsu Oraisha Tokyo, 1968
KURODA Tetsuzan, Kenjutsu seigi (Précis de l'art du sabre) Saitama, Sojinsha, 1992
Glossaire :
bushi-aruki : façon de marcher des guerriers.
Chikamatsu Monzaemon : (1653-1724) écrivain.
chonin-aruki : façon de marcher des citadins.
hara : ventre.
hyakusho-aruki : façon de marcher des paysans.
Ihara Saikaku : (1642-1693) écrivain.
Kaïshin-ryu : Ecole de sabre classique.
kata : séquence gestuelle codifiée, rôle de transmission et d'apprentissage dans les arts traditionnels.
kehaï : émanation de la présence ou de la volonté d'action de quelqu'un.
kenjutsu : art du sabre classique.
musoku no ho : méthode ou principe selon lequel on n'utilise pas la force des pieds, visant à effectuer des mouvements rapides et puissants, sans qu'ils ne soient prévisibles.
shinaï : sabre d'entraînement en bambou.
shokunin-aruki : façon de marcher des artisans.
shukuchi-ho : méthode ou principe selon lequel on s'approche de la terre, visant à effectuer des mouvements rapides.
tanden : littéralement « champ de cinabre », désigne la partie basse du ventre.
Document d'archive écrit en 1995
par Kenji Tokitsu - publié dans Japon pluriel, actes du premier colloque de la Société française des études japonaises. Ed Philippe Piquier, Arles