L'enseignement et la transmission
On dit souvent que Musashi était un autodidacte car c'est ce que Yoshikawa écrit dans son roman. Certains adeptes d'arts martiaux japonais le pensent. Mais la réalité est différente. Il a reçu un enseignement traditionnel de sabre qui était transmis dans sa famille. Son père Miyamoto Munisaï était maître de sabre et excellait en plusieurs autres disciplines telles que le jujutsu, la lance... Son grand-père Hirata Shokan avait fondé une école de sabre Tori-ryu. C'est en s'appuyant sur cet apprentissage familial que Musashi a élaboré plus tard des techniques personnelles. La particularité de son sabre est connue sous le nom de nito : technique des deux sabres. Mais il n'est pas le premier à avoir utilisé les deux sabres. Sur le champ de bataille, lorsqu'un guerrier était entouré d'ennemis, il utilisait souvent spontanément les deux sabres. Musashi a systématisé cet usage dans son école. Nous avons tendance à penser que, dans l'école des deux sabres, on combat en utilisant les deux sabres, tantôt pour parer, tantôt pour pourfendre. En kendo moderne, le sabre court est utilisé uniquement pour parer ou pour déplacer le sabre de l'adversaire. Lorsque vous donnez à l'adversaire un coup avec le sabre court, l'arbitre ne compte pratiquement jamais de point. C'est curieux, mais c'est comme ça. En tout cas, nous avons tendance à penser qu'on utilise le sabre court comme un sabre long réduit. On ne pense presque jamais à une technique plus spontanée : lancer un sabre. En effet, lorsqu'on utilisait les deux sabres, on devait savoir lancer le sabre court. Musashi excellait au lancement du sabre et du couteau. Selon un document, « Musashi était capable de transpercer une pêche flottant sur un ruisseau en lançant son sabre court. ». Il a aussi élaboré une forme particulière de couteau à lancer. Sa technique du lancer est transmise sous le nom de Musashi-ryu shuriken. Quelques écoles fondées à partir de l'enseignement de Musashi se sont spécialisées dans la technique du lancer de sabre court durant le combat. En ce cas, le droitier porte le sabre court de sa main droite. Mais la technique du lancer de sabre est surtout efficace lorsque l'adversaire ignore cette possibilité. C'est pourquoi la technique du lancer de sabre n'a pas été transmise d'une manière ouverte. A l'époque des samouraïs, lors d'un duel, si vous teniez le sabre long de la main gauche et le sabre court de la main droite en le brandissant au-dessus de l'épaule droite, votre adversaire averti aurait pu se méfier d'un éventuel lancement du sabre court. Mais si vous les tenez à l'inverse à la façon d'un gaucher, il ne se méfiera pas. Musashi semble avoir été gaucher.
L'influence de Musashi en budo
La technique des deux sabres, nito, a souvent été considérée en kendo moderne comme « perverse » ; de ce fait, peu d'adeptes l'utilisaient. Cependant, cette technique commence à être appréciée à nouveau en kendo moderne. Indépendamment de cette technique, la pensée stratégique et technique de Musashi a été citée maintes fois par des maîtres de kendo depuis le XVIIe siècle. Si sa pensée technique a directement influencé les autres écoles de sabre et aussi le naginata, la lance et le bâton, son état d'esprit stratégique a influencé le jujutsu, le judo et aussi sur le karaté. Par exemple, le défunt Oyama Masutatsu, maître fondateur du karaté Kyokushinkaï, prenait Musashi pour modèle. Comme lui, nombre de maîtres de karaté s'inspirent de la vie de Musashi. Mais, dans la plupart des cas, l'image de Musashi correspond plutôt à celle qui est forgée par l'écrivain E. Yoshikawa qu'au personnage historique. En ce sens aussi, Yoshikawa a bien touché l'esprit et la sensibilité des Japonais. L'influence de Musashi s'exerce donc de deux façons : par son oeuvre, le Gorin-no-sho et par le roman.
L'Ecole de Musashi d'aujourd'hui
L'Ecole de Musashi se perpétue aujourd'hui sous le nom de Hyoho Niten Ichi Ryu. Plusieurs maîtres se proclament l'héritier authentique de son enseignement. En 1986, j'ai rendu visite à maître Masayuki Imai, maître principal d'un courant de l'école de Musashi. (Voir photo). Il m'a montré un bokuto qu'a fabriqué Musashi. J'ai été ému en tenant ce bokuto que Musashi portait quotidiennement à la place d'une canne. Il m'a frappé par la noblesse de sa forme et par son parfait équilibre. Sur la lame du bokuto, était gravé un poème : Kanryu Tsuki wo obite Sumerukoto Kagamino gotoshi.
Je traduis ce poème :
Tel un miroir, le courant d'une rivière hivernale reflète la lune,
pourtant il est transparent.
Plonger la main dans l'eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c'est aussi le dynamisme du combat. En même temps la surface de l'eau donne l'image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l'état d'esprit du sabre montre en effet la double composante de la violence et du calme.
Kenji Tokitsu - 1994
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par Kenji Tokitsu - publié dans ??