Une expérience très connue en physique - classique depuis que Galilée en a traité - est la suivante : un voilier passe au large d'une île ; l'homme qui est de vigie, sur le grand mât, lâche une pierre. Question : « quelle est la trajectoire de cette pierre ? ». Réponse : « cela dépend d'où on regarde la scène. ». Pour un marin du bateau, la pierre tombe en ligne droite tout comme elle le ferait si elle était lâchée du haut d'un phare. Mais pour un habitant de l'île ce trajet serait tout sauf une ligne droite, probablement une parabole. Pourquoi cela ? Parce que le bateau bouge par rapport à l'île où se trouve l'observateur ; le mouvement de la pierre dans le repère qu'est l'île résulte du mouvement de cette pierre dans le repère qu'est le bateau et du mouvement de ce dernier repère relativement au premier.
Il en est de même de toutes les techniques du corps, surtout lorsque celui-ci est prolongé par une arme. Si un bras, par exemple, bouge par rapport au corps et si, dans le même temps, le corps bouge dans l'espace alors le mouvement du bras par rapport à quelqu'un d'extérieur (un adversaire en combat, par exemple) est le composé de deux mouvements celui du bras par rapport à son propre corps, et celui du corps par rapport à l'extérieur. Dans la frappe, ou la parade, avec le poing par exemple, qui nécessite que le bras qui porte le poing bouge, de deux choses l'une :
- ou on bouge le bras sans bouger le corps ; il n'y a alors pas de problème de composition des mouvements ; mais, dans ces conditions, le bras ne peut plus protéger la ligne centrale du corps en faisant un trajet minimum.
- ou alors, on veut à la fois protéger la ligne centrale du corps et effectuer le mouvement du bras ; auquel cas, il est indispensable de faire bouger le corps et le problème de la composition des mouvements se pose.
Ce fait évident est à la base de toutes les techniques de sabre utilisées en kenjutsu et y fait l'objet d'une étude minutieuse. Le problème fondamental du combat, la rapidité d'exécution des techniques, y est directement lié ; pour que le sabre effectue son mouvement le plus rapidement possible, il faut que les jambes (le corps) se meuvent en même temps que les bras, chacun effectuant une partie du trajet ; la composition des mouvements permet d'effectuer le trajet global minimum (donc en un temps minimum), et la coordination permet de produire une grande force (dans la « décontraction »), sans pertes, c'est-à-dire sans mouvement inutile.
Dans tout mouvement, le corps intervient dans sa totalité ; mais, pour être efficace, l'action de cette totalité doit dépasser la somme des actions des différentes parties constitutives de ce corps ; plus il y a de parties qui interviennent et plus coordonné est leur mouvement. plus on s'approche d'un des buts à atteindre dans l'exécution du kata.
Le kata de karaté, tout comme celui de kenjutsu, permet, entres autres, une étude minutieuse de ce principe ; tous les mouvements des kata, des pinan aux kata les plus « élaborés », doivent aussi être examinés de ce point de vue. Un exemple en est le kata Bassaïdaï qui a été décrit dans le bulletin n°2 : le passage de la position de la fig. 2 à celle de la position de la fig. 4 suppose une rotation du corps de 180° ; si, en même temps, le poing gauche décrivait un demi-cercle complet passant par le sommet du crâne (le bras s'ouvrant alors de 180°), d'une part, il ne protégerait plus le centre dans sa position finale, et d'autre part le trajet effectué serait trop long ; en fait, pour qu'il arrive dans la position de la fig. 4, il suffit que, par rapport au corps, le bras s'ouvre d'environ 120°. Il en est de même du passage de la position de la fig. 5 à celle de la fig. 8.
Tout comme les autres principes fondamentaux que sont la protection constante de la ligne centrale quel que soit le mouvement effectué (autre principe essentiel étudié minutieusement dans le kenjutsu et, comme on l'a vu plus haut, intimement lié au principe de la composition des mouvements), la production de la force par fermeture des diverses charnières, le déplacement par immersion, etc., le principe de la composition des mouvements est à la base des techniques corporelles martiales.
Maurice Fhima
REF : images de Bassai dai
Document d'archive écrit en mars 1995
par Maurice Fhima (élève de Me Tokitsu) - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°4