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Articles de K. Tokitsu
    Quelques réflexions sur le livre de Wang Xuanjie
        Quelques réflexions sur le livre de Wang Xuanjie


L'art du Combat du Dachengquan
(Editions Haifeng, Librairie You-Feng, 1992, ISBN 2-906658-41-3, 231 pages, 100F)


Cet ouvrage est paru en 1992 peu après Le dachengquan du même auteur, chez le même éditeur (121 pages) ce dernier est un recueil d'articles visant à donner une idée globale de cet art, de sa méthode et de ses buts. La base de l'entraînement y est décrite sous le nom de position du pilier (différentes formes de ritsu-zen), accompagnée d'un travail mental précis.

 

L'ouvrage dont il est ici question est plus « technique » ; il vise plus qu'à donner une idée plus ou moins vague du dachengquan. Il est constitué de dix chapitres : après une introduction à l'art du combat du dachengquan (chapitre 1) et une brève présentation de ses méthodes de combat (chapitre 2), il analyse chacune de ces méthodes : le rejet (chapitre 3), la prise (chapitre 4), l'immobilisation (chapitre 5), la projection (chapitre 6), le coup de pied (chapitre 7), le coup de poing (chapitre 8), le heurt (chapitre 9) et le déchirement (chapitre 10).

Dès le début de son livre, Wang Xuanjie indique que, parmi les buts essentiels du dachengquan, figure celui de retrouver l'instinct d'autodéfense (ou instinct de combat), au moyen de l'entraînement spirituel ou mental.
Dès l'abord, donc, le problème même des rapports de l'entraînement à un art martial et de la vie dans la société occidentale actuelle est posé. L'auteur indique que cet instinct n'est pas complètement disparu, puisque dans des conditions exceptionnelles il réapparaît spontanément (il donne l'exemple du père qui voit le loup s'emparer de son fils). Le but de l'entraînement est donc de permettre à celui qui s'y adonne d'utiliser cet instinct à tout instant, c'est-à-dire dès qu'il y a agression. Dans le premier ouvrage, la méthode était déjà explicitée : il s'agit de créer un état de « folie artificielle » ou, plus explicitement :

  • d'une part « chercher le réel dans l'irréel » en imaginant concrètement (c'est-à-dire en adaptant son état physique et mental à cette situation) pendant les exercices qu'on est entouré d'ennemis (humains armés de couteaux par exemple ou animaux de toutes sortes, serpents venimeux, tigres, etc.) extrêmement menaçants
  • d'autre part « chercher l'irréel dans le réel » en s'efforçant, dans le combat, d'agir comme s'il n'y a personne autour de lui.

Si on conçoit sans peine que cet instinct est indispensable à un homme vivant dans une forêt vierge, entouré de bêtes sauvages et luttant à tout moment pour sa survie, on peut penser qu'il est inutile sinon dangereux dans un état civilisé où les agressions diverses sont constantes, sans que la mort immédiate de l'agresseur soit toujours nécessaire : agression dans la conduite automobile, dans le métro, par les petits fonctionnaires, etc. Dans une société « civilisée », où la violence est en principe contrôlée, le développement de cet instinct peut donc conduire à être jugé et à aller cri prison, ... à moins évidemment qu'il soit mis au service des commandos de l'armée ou tout autre service répressif au service de l'Etat. En Chine le dachengquan est qualifiée de « boxe des voyous », et ce n'est probablement pas sans raisons.
Mais ceci n'est qu'un des résultats possibles de l'entraînement. Le dachengquan, comme certaines formes de qigong, peut aussi avoir des conséquences désastreuses au niveau psychique , un autre aboutissement de l'entraînement peut être l'asile d'aliénés, lorsque l'esprit qui fait le travail mental (création d'un état de folie artificielle, etc.) est faible ou déjà déséquilibré.

 

Tout ceci conduit donc à ne pas accepter telle quelle la théorie du dachengquan (en tant que théorie élaborée pendant une longue période historique par Wang Xianzhai), à condition toutefois que nous ayons une idée correcte de ce qu'est cette théorie, donc que ce que nous en savons, à savoir les livres de Wang Xuanjie, cri ronde compte ; donc que la traduction est juste et que l'original lui-même est complet (que l'autour en soit bien Wang Xuanjie, qu'il s'y soit complètement exprimé) et qu'il exprime bien la pensée de Wang Xiangzhai et non pas sa propre déformation de la pensée du créateur de cet art (2).

 

Pour éviter les dangers, l'entraînement doit être replacé dans un contexte social acceptable et dans le cadre d'un art martial dominé par une éthique, le budo. Une pratique saine du ritsu-zen et du shiri doit toujours tenir compte de ces points essentiels. L'entraînement doit, certes, permettre d'obtenir cc que de nombreux karatékas ont cherché, à savoir une force effective, niais aussi bien à modifier son rapport tant avec son environnement qu'avec son propre corps , il s'agit d'augmenter les capacités de l'adepte à sentir l'espace, c'est-à-dire l'autre en face de lui (d'une certaine façon, ce que recherche l'adepte de kendo avec son shinaï) mais aussi de lui permettre de conserver ou d'améliorer sa santé. On pourrait encore dire que le but de l'entraînement est d'augmenter le qi de l'adepte, bien que, et c'est très remarquable, ce mot fourre-tout ne soit jamais utilisé dans l'ouvrage en question... Comme le dit Wang Xianzhai : « On ne trouve rien au-dehors de son corps, mais on serait dans l'erreur si on se bornait à son corps ».

 

En ce qui concerne l'art martial, l'ouvrage analyse huit méthodes de combat divisées en trois catégories : le rejet, la prise, l'immobilisation qui relèvent du jieshou (technique de contact, plutôt long, par les mains, relativement douce et constituant la première étape de l'entraînement), le coup de pied, le coup de poing, le heurt qui relèvent du duanshou (techniques de rupture, brève et violente, utilisée cri combat pour blesser l'adversaire et constituant la dernière étape de l'entraînement), la projection et le déchirement qui relèvent du demi-jieshou/demi-duanshou.. Pour chacune de ces méthodes, le mode d'entraînement est toujours la même :

  • le jinggong (ou ritsu-zen) qui « vise à développer la force interne, plus précisément à cultiver l'énergie vitale, à entraîner l'esprit, à renforcer la constitution et à faire retrouver l'instinct d'auto-défense de l'homme »
  • le (man)donggong (ou shi-ri) qui « fait prendre conscience de la force interne et permet de l'appliquer au combat réel ».
  • les exercices élémentaires de combat
  • des exercices à faire en solitaire pour la mise en oeuvre des techniques déjà vues.

A chaque fois, le travail est décrit en détail et les exercices à deux analysés et illustrés abondamment par des dessins.

Pour ce qui concerne ces exercices deux points doivent être soulignés :

  1. L'auteur, dans cet ouvrage comme dans le précédent, insiste sur le fait que dans cet art on n'apprend pas des séries de mouvements comme cela se fait par exemple dans le taijiquan. Ce qui est frappant, c'est que son livre est truffé (il consiste même en cela !) de séries de mouvements à faire seul ou à deux et qui sont du même type que les kumités kata du karaté. L'instinct que le dachengquan veut développer dans le combat ne peut l'être que sur la base d'un apprentissage technique poussé et précis ; aucun pianiste ne peut improviser sérieusement s'il n'a fait des séries d'exercices et s'il ne connaît déjà la musique ; il n'y a donc rien de choquant à la pratique de ces exercices solitaires ou à deux. Mais, à y regarder de plus près, ces exercices sont décevants : d'une part, ils sont élémentaires et semblent inapplicables pour la plupart, d'autre part, s'ils font intervenir systématiquement la force de synthèse (et, implicitement, la rapidité instantanée), il n'est question ni de cadence, ni surtout de notion de distance, questions qui se posent concrètement dès qu'il y a combat. En combat réel, où il s'agit avant tout de vaincre l'adversaire serait-ce au prix de ses propres blessures, il est probable que ces techniques sont efficaces ; les témoignages concernant les capacités en combat de Wang Xianzhai (et de Wang Xuanjie) ne laissent place à aucun doute ; mais les techniques développées dans ce livre conviennent-elles (sans autre modification) à la pratique d'un art martial dans un dojo dans un pays économiquement développé ?
  2. l'auteur n'offre aucune analyse « scientifique » de l'obtention de la force de synthèse, par ailleurs élément essentiel de son système d'entraînement ; pour chacune des techniques proposées il dit en gros la même chose que dans le chapitre 1 : « La force de synthèse qui est dégagée à partir des pieds, monte le long des jambes et jusqu'aux reins pour parvenir enfin aux bras et aux doigts ». Il se peut que cette formulation soit destinée à ne pas dire l'essentiel qui serait un « secret » de l'école, il se peut aussi que la chose ne soit pas formulable mais que la pratique soit nécessaire pour en comprendre le sens. Il se peut enfin, et ce n'est pas incompatible avec les autres hypothèses, qu'il y ait là un manque d'élaboration théorique. Il nous incombe d'essayer de pallier ce manque.

Maurice Fhima


(1) Sans faire un résumé plus ou moins fantaisiste pour Occidentaux.
(2) Bien que le fondateur soit mort depuis une trentaine d'années seulement. un grand nombre de ses anciens élèves prétendent être les seuls dépositaires authentiques de son enseignement : les divergences entre les différents courants sont considérables (serait-ce simplement pour ce qui concerne le nom de la discipline : dachengquan ou Yi Chuan) ; il n'est ici question que d'une des formes (extrême de ce point de vue) de cette théorie.

Document d'archive écrit en septembre 1995
par Maurice Fhima (élève de Me Tokitsu) - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°3


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